jeudi 16 août 2018

"Je vois la ville qui change, les gens qui changent. Chicago change tout le temps, tu sais. Sauf pour un truc (...) C'est une ville où il faut toujours s'attendre à se faire entuber".

Chicago. La prohibition, la mafia, le jazz... Le cocktail est classique, très traité, c'est vrai, mais il est efficace et forcément, on jette un oeil dessus quand un roman dans ce contexte se présente. Surtout quand il s'agit du deuxième volet d'une série dont on a apprécié les débuts. D'autant que, chose assez rare pour un cycle, dix années séparent ces deux premières histoires... Après le voyage mouvementé à la Nouvelle-Orléans dans "Carnaval", Ray Celestin nous emmène donc cette fois dans l'Illinois, pour "Mascarade" (en grand format au Cherche-Midi, disponible en poche chez 10-18 ; traduction de Jean Szlamowicz). Michael Talbot et Ida Davies sont désormais de jeunes enquêteurs installés, aux compétences reconnues, mais... Car il y a toujours un mais... Et les voilà face à une enquête délicate, pouvant leur offrir des opportunités inespérées... Que faire ? Dans une ville de Chicago chauffée à blanc par un été caniculaire, où les tensions, sociales, raciales et mafieuses s'exacerbent, il risque d'y avoir du grabuge...


Eté 1928. Cela fait dix ans que Micahel Talbot et Ida Davies ont quitté la Nouvelle-Orléans, après avoir activement participé à l'enquête sur celui qu'on appelait "le Tueur à la hache". Le policier blanc et la jeune femme noire ont choisi de mettre le cap au nord pour y découvrir de nouveaux horizons. Ensemble, ils ont rejoint la fameuse agence Pinkerton, où ils ont su faire leur trou.

Ils forment un tandem efficace, devenu rapidement l'un des duos de détectives privés les plus réputés de Chicago. C'est sans doute pour cela qu'ils reçoivent la visite de Mme Van Haren, une des grandes familles de la ville et une de ses grandes fortunes. Elle vient leur demander leur aide : sa fille, Gwendolyn, qui doit se marier prochainement, a disparu.

Elle était venue faire des courses dans un grand magasin, mais n'en est jamais ressortie. Plus inquiétant encore, son fiancé aussi n'a plus donné signe de vie ces derniers jours... De quoi titiller la curiosité des enquêteurs. Surtout lorsque Mme Van Haren leur demande d'opérer dans la plus grande discrétion, et d'éviter de mêler la police à leurs investigations.

Aussitôt, Ida et Michael sont en alerte. Il y a des choses qui ne collent pas, Mme Van Haren cache des choses, et sans doute importantes pour espérer retrouver les deux disparus. En soi, cette affaire loin d'être ordinaire et ce mystère qui l'entoure sont suffisants pour leur donner envie d'accepter de travailler sur ce dossier.

Et puis, il y a la somme qu'elle leur propose, énorme. En principe, ils devraient décliner pour respecter les règlements de l'agence, mais ils voient là une opportunité... Celle de changer de vie, de se lancer dans une nouvelle aventure, ailleurs... Ailleurs que chez Pinkerton, où ils se sentent trop à l'étroit ; ailleurs qu'à Chicago, qu'ils ont trop vue... Va pour l'enquête discrète...

Au même moment, un cadavre a été découvert dans un des coins les plus pourris de Chicago. Parmi les premiers arrivés sur la scène de crime, un photographe, Jacob Russo, dont le principal job est de réaliser les clichés du (ou des) mort(s) et des alentours immédiats avant que les enquêteurs n'investissent les lieux.

Pas vraiment le boulot rêvé, surtout quand on s'imaginait, plus jeune, inspecteur de police, fonction au combien plus noble. Mais une sale blessure à la jambe a empêché Jacob d'aller au bout de ses ambitions et cette fonction est la seule qui s'en approchait. Qui lui permettait d'approcher les flics, les vrais, de se sentir à leur place, de jeter un oeil aux crimes qu'il n'élucidera jamais...

Mais ce jour-là, les choses sont très différentes. Devant ce cadavre, en plein rue, dans ce quartier bien glauque, il ressent quelque chose de bizarre. "Comme un sentiment de déjà-vu", dit-il... Sur le moment, ce n'est qu'une vague impression, même pas un souvenir, mais il est certain qu'il a déjà croisé une scène de crime réunissant plusieurs éléments communs avec celle-ci.

Et si c'était l'occasion qu'il attendait, celle de faire ses preuves, de mener sa propre enquête. De faire le lien entre ce crime et un autre, une piste qu'il sera le seul à remarquer et à suivre. Peu importe la patte folle, il va se lancer là-dedans avec détermination. D'autant qu'il a retrouvé parmi ses photos la scène de crime que lui a rappelé celle du matin et que ça lui donne un sacré coup d'avance...

Dante Sanfelipe est de retour à Chicago, six ans après avoir quitté la ville. Un exil volontaire, mais lui seul sait pourquoi. Pendant cette longue période, il a refait sa vie à New York, une vie solitaire, mais loin d'être inactive, louant ses services à qui avait besoin de résoudre quelques menus problèmes, rarement légaux.

Et le voilà de retour, dans sa ville qu'il ne reconnaît pourtant plus. Et s'il est revenu, malgré le passé, malgré tout, c'est parce qu'on l'a convoqué. Une invitation du genre qu'on ne refuse pas, comme qui dirait un ordre, d'un certain Al. Al Capone en personne. Le seul, l'unique, le maître de la ville, le capo de tutti capi...

Dante et Capone sont de vieilles connaissances. Ils ont travaillé ensemble avant que Dante ne quitte Chicago, avant que Capone ne devienne... Capone. Les revoilà face à face, et la situation est désormais bien différente. Capone est devenu un homme extrêmement puissant, respecté et surtout craint. Et pourtant, c'est lui qui a besoin de l'aide de Dante...

Trois histoires, trois enquêtes, trois domaines différents dans une même ville, l'une des plus riches du monde en cette année 1928, et pas uniquement à cause de (ou grâce à) la Prohibition. Une Gomorrhe moderne où les gangsters ont pris le pouvoir et donnent le rythme à suivre. Une cité où le jazz est devenue une musique incontournable, au-delà des couleurs de peau et des classes sociales...

"Mascarade" est donc le deuxième volet de ce qui sera une tétralogie (le troisième volet est d'ailleurs attendu prochainement, selon le site web de Ray Celestin ; un peu de patience !). Ce choix d'un cycle de quatre romans, Ray Celestin l'explique dans la postface de "Mascarade", après avoir donné quelques clés de lecture, en particulier sur le contexte historique.

Je ne vais pas l'exposer ici, j'aurais un peu l'impression de spoiler quelque chose d'important. Il faudra en reparler lorsque nous aurons les quatre romans en main et que nous pourrons clairement voir l'oeuvre dans son ensemble. Ne passez pas à côté de ces explications, c'est vraiment passionnant et cela permet d'envisager ces livres sous un angle différent.

Il y a, entre les deux livres, un parallèle évident : outre la présence d'Ida et de Michael, qui font le lien, on retrouve un mafieux sur le retour et un personnage qui mène son enquête en marge de son boulot officiel, ici, Jacob, le photographe. Ce qui change, c'est qu'il n'y a pas, en tout cas en apparence, qu'une seule affaire, mais bien trois...

Chacun son fil narratif, chacun son enquête, chacun ses découvertes et ses avancées. On imagine bien qu'à un moment, tout ce petit monde va finir par se croiser, reste à savoir dans quelles conditions et quels liens apparaîtront alors entre ces différentes histoires : une double disparition au sein d'une riche famille, un meurtre dans les bas-fonds de la ville et une enquête interne à la Mafia...

Le soin qu'apporte Ray Celestin à la construction de ses romans a quelque chose de fascinant, vu de l'extérieur. Pour le lecteur que je suis, qui considère l'écriture d'un livre comme un processus magique, ou disons alchimique, ce qu'il fait, dans ces deux romans pris individuellement, mais aussi dans ce projet global de tétralogie, est tout simplement remarquable.

Dans "Carnaval", le romancier s'était appuyé sur un fait divers réel, immortalisé par un ragtime. Dans "Mascarade", c'est un peu différent, car les éléments puisés dans l'histoire sont plus généraux. Il s'agit surtout de cette histoire familière, celle de la Mafia, de Capone et de la Prohibition. Ca nous parle forcément plus que la Mafia de la Nouvelle-Orléans, évoquée dans le premier tome.

Le lecteur a donc forcément plus de repères, des noms qui lui parlent et des situations qu'il a déjà croisées dans d'autres romans, au cinéma, dans des séries télé, etc. Pour autant, "Mascarade" est l'occasion de visiter la ville de Chicago à la fin des années 1920 sous toutes ses coutures. Des quartiers les plus chics aux coins les plus démunis, sans oublier les abattoirs qui ont fait sa richesse (légale).

On découvre également les quartiers où les populations noires, qui ont gagné la ville depuis les Etats du Sud en grand nombre depuis le début du XXe siècle, se sont installés. Sans être aussi présente qu'à la Nouvelle-Orléans, la question raciale est aussi un élément non négligeable de la situation à Chicago, et donc dans ce roman, qui essaye de retranscrire au mieux cette époque.

La ségrégation demeure, elle est un fait, malgré certaines entorses à cette règle qui apparaissent ici ou là. En particulier autour des clubs de jazz. Voilà une autre composante commune à ces romans, le jazz... Emergeant dans "Carnaval", il est le genre musical à la mode dans "Mascarade". Et les musiciens, y compris les musiciens noirs, deviennent de vraies stars.

Mais, "Chicago savait s'y prendre pour dresser les gens les uns contre les autres", nous dit-on. Et les musiciens n'échappent pas à cette règle : d'abord, la situation des musiciens noirs irritent ceux qui veulent que la ségrégation soit nette ; et entre orchestres et musiciens aussi la rivalité est féroce, à l'image de celle entre le cornettiste blanc Bix Beiderbecke et le cornettiste noir Louis Armstrong...

Ce dernier, que l'on a déjà croisé tout jeune homme dans "Carnaval", a changé de statut, il est en passe de devenir le musicien à la mode à Chicago. Lui aussi a rejoint l'Illinois, mais quelques années après Ida et Michael. Son départ de Louisiane et son arrivée à Chicago constituent d'ailleurs la scène d'ouverture de "Mascarade" et quelques années à peine lui ont suffi pour s'imposer, et même dépasser son mentor, King Oliver.

Armstrong est un des personnages secondaires de cette série, ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas important, bien au contraire. Et dans ce deuxième tome, en particulier, c'est lui qui donne le rythme. Au propre, comme au figuré. Car 1928 est l'année de sa consécration, avec un morceau enregistré cet été-là : "West End Blues".



Un morceau si emblématique de cette époque que Ray Celestin s'en empare pour calquer la construction de "Mascarade" sur celle de ce morceau... Il ne fait que 3 minutes 20, quand le roman, lui, compte 565 pages, mais chaque mouvement musical correspond bien à une partie du livre. Et même si Ray Celestin confie dans la postface ne pas avoir totalement réussi à faire ce qu'il voulait à l'origine, il a gardé cette structure.

Et, bien évidemment, "Mascarade" est un roman très musical, porté par une play-list impeccable, avec quelques classiques, et d'autres qui sont des morceaux nettement moins connus. Si vous avez envie d'y jeter une oreille, voici un lien qui recense les titres cités dans le roman, soit cette version en forme de teaser, soit la play-list complète sur Spotify...

"Mascarade" est un vrai roman de gangsters, qui n'est pas sans rappeler le roman pionnier du genre, "Scarface", récemment évoqué sur ce blog. Les enjeux qui apparaissent peu à peu n'ont rien de fictionnels, même si Ray Celestin reconnaît dans la postface du roman avoir pris quelques libertés avec la chronologie.

Ce sont aussi des événements qui annoncent la suite du cycle, puisqu'il semble bien qu'il soit placé sous le signe du déclin et de départ vers de nouveaux cieux plus prometteurs. Je n'en dis pas plus, là encore vous aurez la confirmation de ce qu'on pressent en cours de lecture, concernant le cadre du troisième volet de cette tétralogie.

C'est un roman où la violence est omniprésente et dans lequel les personnages ne sont guère ménagés par l'auteur. Dans une ambiance de fournaise, et ce n'est pas un détail, la tension atteint les mêmes sommets que la température et Ray Celestin nous concocte des rebondissements ultra-spectaculaires et parfois carrément impressionnants. Toujours très visuels.

Ray Celestin sait aussi faire de ses personnages des antihéros très attachants, même lorsqu'ils traînent derrière eux un sacré passif. A l'image de Dante, pour "Mascarade", qui a tout d'un homme qu'on voudrait détester, mais qu'on découvre lancé dans une impossible et solitaire quête de rédemption qui le rend bien plus sympathique. Ou au moins touchant.

Quant à Ida, sans doute plus encore que Michael, un peu plus en retrait, je trouve, dans ce roman, elle n'est vraiment plus la jeune fille intrépide et n'ayant pas froid aux yeux rencontrée dans "Carnaval". On la sent bien plus sûre d'elle-même, mais aussi plus dure, moins spontanée, moins joyeuse... Encore une fois, son avenir va dépendre de ce qui va se dérouler dans cette enquête.

Un dernier mot, sans trop en dire, mais pour saluer le magnifique clin d'oeil final à ce qui va devenir le roman noir, ou plutôt, pour conserver le terme original, "le hardboiled". Entre cette scène qui conclut "Mascarade" et les références à "Scarface", ce roman est un vrai hommage à cette littérature noire qui entre, précisément à cette époque, fin des années 1920, début des années 1930, dans une nouvelle ère. Un âge d'or, même.

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