lundi 6 août 2018

"La terre de ce pays est en jeu".

Il n'est jamais trop tôt pour se sensibiliser aux grands problèmes de société qui nous concerne tous, et plus encore les futures générations (nan, pas besoin d'un bonnet rouge et d'un accent pourri pour lire ces derniers mots). La littérature jeunesse peut être aussi distrayante que riche en réflexion, et en voilà un exemple avec un auteur qui monte, qui monte... Avec "Dust Bowl", paru aux éditions Lynks, jeune label d'imaginaire créé l'an passé et cornaqué par Charlotte Bousquet et Mathieu Guibé, Fabien Fernandez poursuit son voyage aux Etats-Unis, après l'excellent "Detroit" (et en attendant d'autres étapes à venir...). Cette fois, il nous entraîne en Oklahoma, en particulier, et délaisse l'époque contemporaine pour un cadre plus historique, et le roman noir pour un roman de fantasy très référencé. Une aventure douloureuse et presque désespérée, marquée par des rencontres fortes, une amitié solide et des dangers permanents. Au coeur de cette histoire, sous le nuage de poussière, un message écolo fort, qui pointe du doigt un adversaire que tout le monde reconnaîtra sans doute...



Lorsque son père est assassiné par le Ku Klux Klan, Kush Blomston se retrouve seul au monde. Les assassins ont mis le feu à la maison familiale, le laissant sans rien. Enfin, pas tout à fait, car son père s'est sacrifié pour lui permettre de s'échapper, en emportant avec lui un mystérieux livre, dont il était le gardien.

Kush n'est encore qu'un enfant, à peine un adolescent, et le voilà en charge d'un secret immense, dont il ignore à peu près tout. Simplement que sa famille appartient aux Forgerons, dont ils sont parmi les derniers représentants, peu à peu supplantés par un clan rival, aux aspirations inconciliables : les Alchimistes. Ces derniers se sont constitués en société secrète, dont les buts semblent bien néfastes.

Puisque plus rien ne le retient dans son village perdu de l'Oklahoma, Kush décide de prendre la route afin de retrouver les assassins de son père. Il espère trouver des appuis policiers pour les faire arrêter et condamner. Ensuite, il pourra reprendre la route et chercher à en apprendre plus sur sa famille, sur les Forgerons et leurs missions.

Mais les choses ne vont pas du tout tourner comme il le souhaitait. Pas de vengeance, en tout cas, pas dans le cadre de la loi et pas tout de suite, et une fuite pour échapper à ceux-là même qu'il voulait faire condamner... Le voilà hobo malgré lui, protégeant tant bien que mal les secrets familiaux et cherchant l'itinéraire idéal qui lui permettra de retrouver les Alchimistes et de faire échouer leurs sinistres projets.

La route sera longue, semée d'embûches, mais bien vite, Kush va se rendre compte qu'il n'est pas aussi seul qu'il y paraît. Au fil de son voyage, il fait des rencontres importantes, marquantes. Ainsi va-t-il rejoindre une troupe de cirque un peu particulière, dont il va devenir un des membres. Partant en tournée à leurs côtés, il se retrouve au sein de ce qui ressemble le plus à une famille.

Il s'y lie en particulier avec Alexandria, cartomancienne entourée de mystère (n'est-ce pas un pléonasme ?), dont il va tomber amoureux. Mais d'autres événements vont se produire, changeant profondément sa perception des événements et du monde. Ce n'est pas seulement une maturité accrue, mais bien plus que cela, et c'est un autre Kush qui poursuit sa route.

L'autre rencontre clé, c'est celle de Ruben, qui va devenir son ami. Drôle de personnage, celui-là, on va y revenir, avec lequel Kush va former un étrange duo, mais très complémentaire. De quoi se lancer dans cette quête de vengeance avec quelques atouts dans sa manche. Et ne plus forcément avoir l'impression de se battre seul contre tous...

Je survole, je survole... Parlons avant tout le reste du contexte dans lequel se déroule le roman. Nous sommes en 1935, en pleine Grande Dépression. Partout aux Etats-Unis, la crise fait des ravages, et en Olahoma et dans les Etats voisins comme ailleurs. On songe aux "Raisins de la colère" et à ces journaliers obligés de sans cesse se déplacer pour vendre leur force de travail dans les champs, par exemple.

Mais, en Oklahoma, la situation est encore aggravée par un phénomène qui fait des ravages : le Dust Bowl. Des tempêtes de poussière qui font des ravages, détruisant les terres agricoles et provoquant de graves maladies respiratoires. Un phénomène terrible, très violent, très impressionnant à voir, qui laisse derrière lui des paysages en voie de désertification.

On va voir que le choix de Fabien Fernandez n'est pas anodin, ce n'est pas simplement pour le côté spectaculaire de ce phénomène, mais parce que cette catastrophe naturelle est la conséquence d'une activité humaine irraisonnée... Ca ne vous rappelle rien, en ces temps de canicule ? Bref, ce cadre précis plante un élément important de ce roman : l'homme face à la nature, dans un duel sans merci.

Cette période historique, si dure soit-elle, est très riche, passionnante, offre un terrain de jeu passionnant pour un romancier (j'évoquais Steinbeck, mais on peut penser plus généralement aux auteurs de ce qu'on a appelé "la Génération Perdue"). D'ailleurs, un autre romancier français s'est intéressé récemment au Dust Bowl, Lionel Salaün, avec "la Terre des Wilson".

Fabien Fernandez plonge dans cette période avec passion, jouant autant avec l'histoire qu'avec la culture populaire afférente. Son cirque ambulant rappelle par exemple le "Freaks" de Tod Browning, mais plus encore la série télévisée "Carnivàle". On croise aussi quelques figures marquantes de cette époque, comme le peintre Philip Evergood ou la photographe Dorothea Lange, témoins directs de leur temps.

Mais, contrairement à "Detroit", pur roman noir, même si on peut juger l'intervention de la ville elle-même comme un élément fantastique, "Dust Bowl" est un roman de fantasy, incontestablement. La magie y tient une place importante, même si je n'en ai pas parlé jusque-là. Ne dévoilons pas tout dans ce billet !

Toutefois, vous aurez compris qu'avec un clan appelé "les Alchimistes", la surprise était un peu éventée. Certes, mais c'est un peu plus complexe que cela. La façon même d'envisager la magie et de la mettre en pratique est importante, vous le découvrirez au fil des pages. Certes, le clivage Forgerons/Alchimistes peu paraître un peu manichéen, mais c'est le jeu.

Derrière cette thématique, apparaissent des questions liées à la science qui sont très importante pour l'intrigue de ce roman, mais aussi pour le message militant qu'il contient. Derrière les Alchimistes, derrière leur projet, plane une ombre que l'on reconnaît aisément, une célèbre entreprise qui focalise bien des critiques de nos jours, son produit phare et sa position dans le domaine des OGM...

Et puis, il y a Ruben... Là encore, je fais le choix de ne pas en dire trop, même si la référence évidente, celle de Frankenstein, donne pas mal d'indications, déjà. Personnage étonnant, grand costaud vierge de toute personnalité, si ce n'est des réminiscences des êtres à qui appartenaient les morceaux qui le compose, naïf et curieux, plein d'envie d'apprendre et de découvrir le monde...

Sa rencontre avec Kush va modifier son destin, vous verrez pourquoi en lisant le roman, et va l'entraîner dans un voyage inattendu, inespéré, aux côtés du garçon, déterminé, poussé par sa colère et sa soif de vengeance. Il devient alors, avec son regard très ingénu sur le monde, exempt des notions de bien et de mal, celui qui apaise, évite que Kush soit englouti par ses passions, qu'il perde pied... Bref, il l'aide à se contrôler.

Le duo Kush/Ruben pourrait faire penser au duo George/Lennie de "Des Souris et des Hommes", de John Steinbeck (encore lui !) : le grand costaud à l'esprit simple et le petit malin. Mais, et c'est sans doute parce que cette référence n'en est pas une pour Fabien Fernandez, le rapport s'inverse. Kush est bien le moteur du duo, mais celui qui tempère et modère, en particulier lorsque la tension monte, c'est Ruben...

Roman d'apprentissage, quête de soi, parfois masquée par l'autre quête centrale de ce roman, la quête de vengeance, "Dust Bowl" est un roman destiné à un jeune public, à partir du collège, porté par des personnages très intéressants et par ce contexte historique fort. Fabien Fernandez montre encore une fois sa singularité dans le milieu des auteurs jeunesse d'imaginaire.

Le fait que son histoire soit captivante, mais pas simplement pour le plaisir de divertir, mais aussi avec une ambition à la fois politique et citoyenne, n'est pas anodin. Derrière l'exemple du "Dust Bowl", ses causes autant que ses conséquences, se posent des questions très contemporaines sur l'environnement et l'influence, souvent néfaste, que l'homme a sur lui.

Malgré ces préoccupations légitimes, "Dust Bowl" se lit avec plaisir, course-poursuite jalonnée de rencontres et de rebondissements spectaculaires. La magie est un enjeu, pas seulement un instrument, et Kush est un personnage attachant, même si l'on redoute qu'il se perde au fur et à mesure que son voyage se déroule. Qu'il se noie dans la colère et la haine qui l'habitent.

Ah, dernier point : vous remarquerez que les titres des chapitres dont Kush est le narrateur ont pour titre les différentes arcanes du tarot, et leur thématique sont influencées par ces choix. Joli travail narratif pour les caser toutes, d'ailleurs. Bon, c'est vraiment un point de détail, mais ça permet de réviser un peu ce domaine ludique...

Et puis, il y a ce fameux livre, que Kush doit protéger par-dessus tout, ce livre qu'il doit emporter avec lui, laissant pour cela son père aux mains de ses assassins... Avec Kush, le lecteur va en découvrir petit à petit le contenu, à la fois lorsque l'adolescent s'y plonge, mais aussi à travers des passages mis en exergue de certains chapitres.

De quoi éclairer le personnage, autant que le lecteur, sur ses origines, son appartenance aux Forgerons et la lutte qui les oppose depuis la nuit des temps aux Alchimistes. A travers ces noms, deux visions du monde, deux modes de vie pas seulement très différents, mais carrément opposés. Et là encore, le parallèle avec l'époque contemporaine se fait naturellement.

Enfin, on appréciera le clin d'oeil final au roman noir, dont les codes sont également posés à cette période, là encore avec un fond politique très fort. La fin de "Dust Bowl" est relativement ouverte, jusque dans le regard vers l'avenir, notre présent, qu'il propose. Qui sait si Fabien Fernandez mettra à nouveau en scène certains des personnages de ce roman, mais il y a matière...

En attendant, la prochaine étape américaine du romancier devrait nous emmener très bientôt du côté de la Nouvelle-Orléans. A quelle époque, dans quel genre littéraire, avec quels objectifs et comment mettra-t-il en scène ce nouveau terrain de jeu ? Il sera amusant de le découvrir, Fabien Fernandez ayant pris la bonne habitude de nous surprendre à chaque nouveau livre.

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