mercredi 29 août 2018

"J'ai appris que dans la vie, il faut prendre des décisions risquées, sinon on ne va nulle part. J'en suis le meilleur exemple".

Ce roman a dormi de longues années dans ma bibliothèque, depuis sa sortie en 2010. Il m'est arrivé de l'en sortir, mais sans jamais me lancer. Et puis, tout récemment, en lisant le "Capitaine" d'Adrien Bosc, dans lequel cette histoire est évoquée, je me suis dit que c'était l'occasion ou jamais (n'exagérons pas non plus) de se lancer. Mais, là où j'attendais un simple roman historique relatant un fait marquant d'une période douloureuse, je me suis plongé dans un véritable roman picaresque, drôle et dramatique à la fois, porté par un personnage qui se retrouve malgré lui dans une situation impossible et ne cesse de s'enfoncer un peu plus. "L'Odyssée du Winnipeg", de Ramon Chao (en grand format aux éditions Buchet-Chastel ; traduction d'André Gabastou), mêle histoire, en l'occurrence la période de la guerre d'Espagne, une tradition littéraire ancienne dans ce pays et un regard sur une situation politique délicate, avec une gauche divisée et irréconciliable...



Luis Gontan est un jeune Galicien que tout le monde dans son village surnomme Kilowatt, puisqu'il travaille comme électricien, comme son père avant lui. Tout le monde l'apprécie, d'autant que c'est aussi un petit filou qui permet aux villageois de profiter à l'oeil de la lumière et du téléphone. Un véritable altruiste.

Enfin, pas tout à fait, car Luis rêve de devenir riche, quitte pour cela à un tout petit peu escroquer ces mêmes villageois, ou leurs proches. Avec son amie Maruxa, il va monter une petite entreprise qui ne connaît pas la crise, profitant au contraire des moments difficiles que peuvent traverser les autres. Et ça fonctionne plutôt pas mal, merci !

Mais, la tranquillité du village va bientôt être remise en cause. Nous sommes dans les années 1930 et la situation politique de l'Espagne se transforme en poudrière. Les nationalistes gagnent du terrain et finissent par arriver dans le village de Kilowatt, l'obligeant à planquer son magot, puis à se cacher lui-même, jusqu'à ce que la situation devienne intenable.

Luis ne peut plus rester chez lui, le danger est trop grand, il laisse donc derrière lui sa mère gravement malade, son amie Maruxa enceinte et prend le maquis. Son idée première, c'est de survivre tant bien que mal, pas trop loin du nid, jusqu'à ce que les choses se tassent et qu'il puisse retrouver son village, ses proches, sa vie.

Mais rien ne va se passer comme il le prévoyait et, sans s'en douter, il va entamer un incroyable voyage, tel un Ulysse moderne, évitant les nombreux dangers que recèlent un pays qui a sombré dans la guerre civile, côtoyant un camp comme l'autre au gré des mouvements de troupe et de la ligne de front, une marée permanente qui l'éloigne chaque jour un peu plus de son village.

Tout commence par un quiproquo : dans sa fuite, il croise quelques personnes, dont une femme qui le prend pour Foucellas, personnage presque mythique en Galice, héros des Républicains et ennemi public n°1 pour les Nationalistes. Ainsi renommé, du nom de cet anarchiste insaisissable, lancé dans une guérilla sans merci contre les militants franquistes, Luis doit renoncer à rester en Galice...

En parallèle de cette fuite pas vraiment contrôlée, au cours de laquelle Luis, malin et magouilleur, mais certainement pas préparé à la violence, ni à la subir ni à l'infliger, va devoir braver bien des dangers, faire des rencontres inattendues et d'autres qu'il aurait mieux valu éviter, le lecteur suit une toute autre histoire.

Celle-là, c'est l'Histoire, avec un H majuscule, ou pour le dire autrement, la petite histoire dans la grande. Car, pendant que l'Espagne se déchire et que Luis se carapate, au-delà des frontières, on s'interroge, on négocie, on cherche des alliances, on essaye surtout de construire un front de gauche, un front antifasciste au sein d'une Europe où ces idées gagnent sans cesse du terrain.

Les Nationalistes ont déjà reçu le soutien des pays fascistes, l'Italie de Mussolini et surtout l'Allemagne de Hitler. Un soutien qui prend essentiellement la forme d'importantes livraisons d'armes... En face, les Républicains font ce qu'ils peuvent avec ce qu'ils ont, et ils espèrent que, à Moscou, Staline acceptera à son tour de leur fournir de quoi se battre.

Ramon Chao alterne les chapitres, les uns mettant en scène le personnage de Luis dans sa fuite à travers l'Espagne, les autres racontant les difficultés rencontrées par les communistes espagnols et français en particulier pour trouver ce renfort tant souhaité chez l'immense pays-frère, ou de la part des démocraties (France et Angleterre en tête).

Ce second fil narratif est sans doute le récit de l'une des plus grandes trahisons de l'histoire. Car les Républicains espagnols vont être progressivement abandonnés par tous ceux qui auraient dû les aider et auraient pu changer la donne internationale. Il faut alors trouver d'autres solutions pour leur venir en aide, et l'une d'elle sera "le Winnipeg".

Je ne vais évidemment pas tout vous dire ici, puisque cette histoire est racontée dans le roman. Juste quelques précisions : cela concerne d'abord le titre français de ce roman. Lorsqu'on lit "l'Odyssée du Winnipeg", on s'imagine que le livre va se concentrer sur l'armement de ce navire et sur la traversée qu'il a effectuée à l'été 1939.

Or, ce n'est pas tout à fait le cas et le titre original est finalement plus proche de ce que raconte le roman de Ramon Chao : "las travesias de Luis Gontan" (pardon, j'ai zappé les accents toniques), autrement dit "les traversées de Luis Gontan". Car, c'est bien cela, le sujet du livre : une première traversée de l'Espagne depuis la Galice vers la Catalogne, puis vers Bordeaux, d'où part "le Winnipeg".

Cela donne un mélange très intéressant et même carrément passionnant : d'un côté, une trame de fiction autour du personnage de Luis, de l'autre, une trame certes romancée, mais reposant sur des faits et des personnages historiques, leur quête impossible, leur découragement, leur système D, leur courage, aussi, pour venir en aide à ceux qui ont préféré l'exil à la soumission.

La plupart de ces personnages, vous les connaissez, au moins de nom pour les Français que l'on croise. Idem pour les grands responsables politiques d'U.R.S.S. D'autres méritent qu'on s'intéressent d'un peu plus près à leur parcours, même si on a de bons éléments biographiques au fil du récit. J'ai un peu regretté qu'il n'y ait pas quelques annexes en fin d'ouvrage, avec quelques données biographiques.

En fait, c'est la quatrième de couverture qui remplit ce rôle, partiellement en tout cas, en nous présentant Foucellas, déjà évoqué dans ce billet, ou en donnant un élément qui n'est pas explicitement mentionné dans le livre : le fait que celui qui a affrété "le Winnipeg" est le poète Pablo Neruda, non pas sous cette casquette, mais sous sa véritable identité, Don Pablo Reyes (pour reprendre le texte), diplomate de son état.

Il y a donc un peu de travail à fournir pour le lecteur, afin de maîtriser parfaitement les acteurs de cette période historique très troublée, comme par exemple Ignacio Hidalgo de Cisneros, personnage important de ce roman, dont la vie et le parcours mériterait une biographie (romanesque ou non) à lui tout seul.

Et puis, il y a Luis, personnage absolument formidable à travers lequel Ramon Chao rend hommage à une grande tradition littéraire née en Espagne : le roman picaresque. Je ne vais pas vous faire un cours, je ne suis pas un professeur, mais si vous en ignorez la définition, je vous encourage vivement à creuser le sujets, avant même d'attaquer la lecture de "l'Odyssée du Winnipeg".

Avec quelques nuances : Luis est plus âgé que les personnages habituels du roman picaresque, qui sont souvent des enfants ou des ados. Il est aussi installé dans une vie sociale en tant qu'électricien, ce qui n'est pas le cas des "Picaros", qu'on croise dans ces romans, des misérables, au sens hugolien du terme, des parias et voués à une vie toute entière de misère.

Pourtant, Luis est un parfait antihéros, ce qui convient parfaitement au cadre du roman picaresque : rien ne le prédispose à un destin extraordinaire, à se retrouver au coeur de l'Histoire en mouvement. Il a aussi ce côté roublard, filou, qui sied parfaitement aux personnages picaresques, qui se jouent souvent des lois, même si, pour sa part, ce n'est pas sa survie qui en dépend.

En revanche, il va, au fil de son voyage, devenir malgré lui un Picaro plus vrai que nature, perdant jusqu'à son identité, connaissant des périodes de misère noire au cours desquelles il devient un vagabond. Même lorsqu'il se fait enrôler, il n'a rien d'un militaire d'exception, bien au contraire, et les quiproquos s'enchaînent. Il ne semble pas avoir son destin en main, mais s'en sort avec habileté.

Luis est également le narrateur des chapitres dans lesquels on le suit et, tout au long de son odyssée, là pour le coup, on peut reprendre le mot, quasiment au sens homérique du terme, il est amené à rencontrer des personnes appartenant à la plupart des composantes de la société espagnole déchirée par la guerre civile.

Et puis, Ramon Chao lui donne un vrai côté satirique, par sa maladresse, son talent pour tomber de Charybde en Scylla, mais aussi à se sortir de toutes les situations, même les plus improbables. A travers son parcours, on découvre l'Espagne en guerre sous ses côtés les plus absurdes (ce qui n'exclut pas la violence), qui s'enfonce dans l'horreur de la dictature. Et, clin d'oeil au roman picaresque, il lit "La Vie de Lazarillo de Tormes", considéré comme le livre fondateur du genre.

Luis grandit au fil de ses (més)aventures, il mûrit et perd sans doute beaucoup de son insouciance qui en faisait un personnage immature et provocateur. On abandonne un adulte, à la fin du livre, on le laisse devant une page blanche, un nouveau chapitre à écrire, une nouvelle vie à construire. Kilowatt est mort, vive Luis !

Je me suis posé mille questions à son sujet, dont l'une est d'ailleurs toute simple : reverra-t-il un jour son Espagne, sa Galice, ou bien est-ce définitivement le passé ? On a sans doute un début de réponse dans les dernières pages du livre, même si ce n'est pas aussi clairement exprimé que ça. Et puis, on retrouve un dernier élément picaresque : c'est un genre plutôt pessimiste, dans lequel le héros n'infléchit pas les éléments.

Un dernier mot sur Ramon Chao, l'auteur, père du chanteur Manu Chao, ça c'est fait. Cette lecture m'a d'abord permis de découvrir qu'il était décédé il y a quelques mois, le 20 mai de cette années, alors que les Imaginales allaient débuter... J'avais alors raté cette information, sans doute parce que j'avais le nez dans le guidon, et j'en ai été touché en attaquant ce livre.

Ecrivain, et pas seulement auteur de fiction, mais aussi journaliste, c'est d'ailleurs plus dans cette fonction que je le connaissais le mieux, homme de radio à RFI, homme de presse écrite au Monde et au Monde Diplomatique. Un homme de conviction, attaché à son Espagne natale, et particulièrement à la Galice, malgré l'exil, un homme de gauche fortement engagé.

Je mets cet élément en dernier, car c'est aussi ce qui frappe dans "L'Odyssée du Winnipeg" : c'est aussi le récit des divisions de la gauche espagnole en premier lieu, mais aussi au niveau internationale. On multiplie les courants, les obédiences, les étiquettes, on ne s'entend pas, on se déchire entre communistes, socialistes, anarchistes, etc.

Tous réunis sous la banderole républicaine, mais incapable de s'unir durablement, face à un adversaire, au contraire, en ordre de marche, porté par une discipline toute militaire, et avec l'expérience dans ce domaine qui va avec. Ramon Chao, dans les deux trames rassemblées dans "L'Odyssée du Winnipeg", montre ces dissensions permanentes, qui ne sont sans doute pas la seule cause de la défaite, mais n'ont rien arrangé.

Cela ajoute à la dimension dramatique de la guerre, car il y a un compte à rebours qui est lancé dans un premier temps, puis une traversée bien plus mouvementée qu'il n'y paraît, marquée par la méfiance, la défiance, même, les guerres de chapelle et les différends humains. C'est un nouvel échiquier sur lequel Luis doit apprendre à se déplacer, en évitant de se faire renverser.

Car Luis n'est d'aucun camp, la politique, il s'en fout, elle l'a rattrapé sans prévenir, l'a privé de la vie qu'il construisait patiemment, de ses proches, de ses racines, l'a propulsé sur les chemins de l'exil, un des thèmes forts aussi de ce livre, et même lorsqu'elle lui offre une porte de secours, c'est pour se retrouver dans une atmosphère de conflit permanent.

Derrière le côté picaresque de ce livre, on ressent le drame, la douleur jamais guérie, que représentent ces événements, la guerre d'Espagne, le franquisme, l'histoire des années 1930 en Europe, comme une course à la catastrophe et les idéologies qui attisent bien vite les incendies en oubliant au passage l'essentiel : l'intérêt général...

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