jeudi 25 février 2016

"Ces gamins, quand ils seront habitués à leur faux paradis, ils ne s'intéresseront plus à l'autre, le vrai".

"C'est l'hymne de nos campagnes, de nos rivières, de nos montagnes..." Cette chanson de Tryo a pas mal tourné dans mon esprit pendant que je lisais notre roman du jour. Car, c'est à la campagne que nous allons nous rendre, mais une campagne qui a bien souffert des évolutions de la société contemporaine. Le bol d'air n'est pas tout à fait aussi pur qu'on pourrait s'y attendre. "Sur la majeure partie de la France", paru aux éditions Lattès, est le deuxième roman de Franck Courtès, après "Toute ressemblance avec le père" (désormais disponible en poche). Et, comme dans ce premier livre, l'auteur mêle quelques éléments de son expérience personnelle à un récit de fiction. Dans un cadre où l'on irait bien se balader, avant qu'il ne disparaisse pour de bon, effacé par la modernité galopante... Un roman qui n'est pas l'affrontement entre le passé et le présent, mais bien entre l'essentiel et le superflu.



Voilà bien longtemps que Franck n'est pas revenu à Mortcerf, village de la Brie, aux confins de l'Île de France, où ses parents possédaient une maison de campagne lorsqu'il était enfant. Mais, le souvenir de ces jours passés loin de la ville, dans cette nature qui le fascinait, est resté vivace chez ce pur citadin.

Alors, il a eu envie de retrouver ces sensations, de remettre les pieds dans ce lieu hors du temps. Mais, les lieux ont bien changé, depuis sa dernière visite... Rien n'est plus comme avant, comme dans ces souvenirs qui, certes, ont tendance à enjoliver la réalité, mais certainement pas à ce point-là. Et l'histoire qu'on va lui raconter va lui en faire la démonstration encore plus nette...

Lorsqu'il venait régulièrement à Mortcerf, Franck avait eu l'occasion de rencontrer un jeune homme originaire du coin, Quentin. Fils d'un garde-chasse, le jeune homme connaissait la région comme sa poche, l'arpentant sans cesse, malgré un pied abîmé par la polio. Cette terre, non seulement Quentin la connaissait par coeur, mais il y était profondément attaché.

Son refuge, c'était les ruines du château de Gisvres. Un coin qu'on déconseille, parce que, de ce bâtiment, il ne reste vraiment que les douves, encore pleine et pas facilement accessibles. Un endroit qui peut donc s'avérer dangereux. Mais pas pour lui, qui connaît si bien sa terre... Alors, tout au long de son enfance et de son adolescence, il a bravé l'interdiction parentale pour y traîner à toute heure.

C'est d'ailleurs là qu'il a rencontré Anne, son premier amour, sans doute le seul, d'ailleurs, pour ce garçon plutôt discret et solitaire. Lorsque son père l'a encouragé à s'éloigner, pour des études, par exemple, Quentin s'est débrouillé pour revenir. Et c'est à Mortcerf et ses alentours qu'il s'est fixé, devenant adjoint du garde-chasse. Son avenir est là, dans ce royaume, et nulle part ailleurs.

Jusqu'au jour où a débarqué Gary...

Lui aussi est originaire de la région. Mais, au contraire de Quentin, il s'en fout. La terre, les racines, la vie au grand air, c'est pas franchement son truc. Enfant maltraité par un beau-père violent, Gary est une boule de colère et de violence qui en veut à tout le monde et n'a ni dieu, ni maître, ni même véritable objectif dans l'existence.

Si ce n'est assouvir le plus souvent possible cette violence qui le ronge. Or, sa trajectoire de tête brûlée va coïncider avec le développement à Morcerf et aux alentours d'un trafic de stupéfiants en plein essor. Les changements profonds que connaît la Brie vont faciliter l'installation d'un réseau dont Gary prend la tête. Et voilà Gary terrorisant ce coin pourtant si paisible...

Dans ce climat de plus en plus tendu, l'affrontement semble inévitable. Pas seulement entre deux jeunes hommes, mais vraiment entre deux visions du monde. Celle de l'attachement aux racines, à la terre, à ce qu'elle représente, et celle du fric facile, des trafics qui permettent de vivre plus confortablement.

L'affrontement d'un paradis terrestre en voie de disparition et des paradis artificiels...

Oh, je le reconnais, la formule est un peu facile, mais c'est évidemment tout ce contexte qui donne de la valeur à l'histoire centrale de "Sur la majeure partie de la France". Car, la trame est classique et c'est justement cette réflexion sur la manière dont évolue ce grand pays agricole et rural que fut la France qui la sublime.

De quoi parle-t-on, au juste ? Mortcerf est une commune d'un peu plus d'un millier d'habitants, pas loin de Coulommiers et de Meaux. C'est le Bassin Parisien, mais on s'éloigne déjà de la capitale. Et c'est la Brie, un des greniers de la région. Pourtant, ces dernières décennies, la situation a beaucoup changé, dans différents domaines.

Paris et la proche banlieue fait tache d'huile. L'agglomération se fait conurbation... Ce ne sont plus seulement les résidences secondaires qui se multiplient, mais c'est la banlieue qui grignoter le territoire, toujours plus loin du centre. Une périphérie au diamètre élargi où la capitale envoie vivre ceux qu'elle ne veut pas voir...

Des cités poussent, qu'on appelle villes nouvelles. Des endroits uniformisés, standardisés, des villes-dortoirs sans identité, et surtout pas celle de la terre sur lesquelles on les construit. Et même les villages deviennent de simples lieux de résidences. L'agriculture dite intensive s'impose, fournissant des emplois bien éloignés de ce qu'on connaissait jusque-là.

Plus besoin de connaître la terre, les saisons, la faune et la flore... Les compétences aussi s'uniformisent, tandis que les paysans disparaissent peu à peu, ne trouvant pas de relève. La jeune génération aussi subit l'attraction de la modernité. Sur sa terre natale, jeune hommes et jeunes femmes s'ennuient. Certains veulent aller voir ailleurs, les autres s'enfoncent dans la morosité...

Voilà le décor de "Sur une majeure partie de la France". Un titre qui reprend une fameuse formule bateau pour présentateur météo, mais qu'il faut aussi prendre au pied de la lettre : ce que décrit Franck Courtès, ici, ce n'est pas spécifique à la Brie, à Morcerf et à ses alentours. C'est bien un phénomène national, enclenché depuis belle lurette...

Le terreau devient alors fertile pour que se développent les trafics et l'insécurité. Ils sont les fruits de ce développement mal maîtrisé d'un urbanisme qui viole et assassine la campagne. Et la réflexion ne s'arrête pas là. Il y a dans cette transition étrange, un attrait matériel certain. Argent, confort, modernité vont de paire, mais le premier ne se trouve pas sous les sabots d'un cheval...

L'essentiel passe à la trappe, parce qu'il ne rapporte rien, ne permet pas de se payer de jolies fringues, de belles caisses, d'afficher sa réussite. La campagne, c'est ringard, voilà, le mot est lâché. La plus violente, dans cette optique, c'est Anne. A aucun moment, elle ne s'imagine faire sa vie à Morcerf. Elle rêve d'ailleurs, et de ne surtout pas revenir.

Une question de fond qui se pose là encore dans bien des régions. Un exode rural plus sournois, insidieux, que celui que le pays a connu depuis que l'industrie a taillé des croupières à l'agriculture, et encore plus, depuis la fin de la IIe Guerre Mondiale. On ne veut pas poursuivre le sillon familial, on veut étudier, connaître l'université et, une fois diplômé, on revient rarement sur le sol natal...

Face à tout cela, Quentin représente une vision du monde totalement opposée. Il ne s'agit pas juste de dire qu'il y a d'un côté le gentil Quentin et de l'autre, le méchant Gary, tout est toujours plus compliqué. Mais, il est certain que Quentin aime cette terre, aime cette campagne, l'idée d'y vivre et d'en vivre, mais sans l'éreinter, l'exploiter sans raison, la mettre au service des intérêts humains.

Quentin reste un enfant de la terre, elle est son paradis, on retrouve cette notion qu'on peut rapprocher de l'Eden biblique, à plusieurs reprises au cours du récit. Une terre nourricière qui nous connaît autant que nous la connaissons. Ou connaissions, puisque ce savoir se perd, peu à peu, irrémédiablement... Son attachement sincère, intègre, à ce terroir, il est prêt à le défendre coûte que coûte...

Un mot sur un personnage secondaire qui m'a beaucoup touché. Personne ne connaît son vrai nom, tout le monde l'appelle par cet étrange surnom : Tikiti... Mentor ou modèle ? Je ne suis pas sûr que Quentin se pose la question en ces termes. Mais, Tikiti, c'est le paysan issu d'un temps révolu, celui qui sent encore sa terre, vit à son rythme, en a fait sa seule compagne.

On ne sait rien de lui, il intervient à plusieurs reprises, jusqu'à une scène bouleversante avec Quentin. Je n'en dis pas plus. Il est la sagesse, celui qui observe cette évolution inexorable sans se faire d'illusion, sachant que, quoi qu'il arrive, il sera balayé, lui aussi. Il est celui qui prononce la phrase qui sert de titre à ce billet.

Il est sans doute la dernière incarnation de cette France héritée de Sully, lorsque labourage et pâturage étaient deux mamelles suffisamment pleine pour assurer une prospérité à long terme au pays. Désormais, les terres arables fondent comme neige au soleil, les exploitations se rassemblent, rationalisent... Ou meurent.

"Sur une majeure partie de la France" n'est pas un roman réactionnaire, qui voudrait mettre la France sous cloche pour qu'elle demeurent un pays de clochers, un pays de cocagne. Non, c'est un livre nostalgique d'une époque où l'on pouvait changer d'air et d'univers, quitter le gris béton pour le vert forêt. J'ai connu aussi cela, même si je crois, à ma grande honte, que j'y restais un empoté de citadin.

Il y a là la dénonciation du modernisme à outrance, du libéralisme aussi et de ces tendances à tout vouloir rentabiliser en faisant souvent n'importe quoi. La Brie, le département de la Seine-et-Marne, où se déroule le roman de Franck Courtès, en est d'ailleurs un formidable exemple, tout ce que je décris plus haut s'y retrouve, jusqu'aux terrains rachetées une bouchée de pain par Disney pour y construire son paradis d'un autre genre...

J'ai peu parlé de l'histoire en elle-même, mais c'est aussi une histoire d'amour compliquée. Là encore, l'être et le paraître, le pot de terre et le pot de fer s'affrontent... Et la morale de la fable ne se vérifie pas toujours. C'est aussi une histoire d'injustice, profonde, violente, dont on mesure à la fin les ravages. Et encore, à lire les dernières pages, je pense qu'on n'en voit qu'une partie infime.

J'aurais tant envie de vous parler de l'atroce paradoxe qu'est le dénouement de ce roman. L'énervement et même la colère que j'ai pu ressentir à ces pages. On se voudrait aussi philosophe que certains personnages, mais c'est parfois impossible. En cela, ils sont admirables parce qu'ils continuent dans la voie qu'ils se sont fixés...

Un dernier mot sur Franck Courtès. Est-il le Franck qui intervient dans le prologue, à qui on raconte l'histoire de Quentin et de Gary et qui se fait intermédiaire pour nous la raconter ? Si j'en crois la quatrième de couverture, il y a des chances... 95% de vrai, m'avait-il dit, à propos de "Toute ressemblance avec le père"... Je pense que le dosage ne doit pas être loin d'être le même, cette fois.

J'ai d'ailleurs retrouvé bien des choses que j'avais appréciées dans le premier roman. Dans l'esprit, la façon simple, sans chichi, de raconter les histoires, dans la transmission d'émotions sans en rajouter outre-mesure, dans la sincérité qui s'en dégage. Dans cette quête d'une liberté que la vie moderne restreint si souvent.

Franck va à Morcerf avec une réelle fierté avant de déchanter. Cette bulle d'air à laquelle il a tant de fois respiré a éclaté en son absence. Qui sait si l'adulte y aurait retrouvé les mêmes sensations que l'enfant ou l'ado ? Mais, quoi qu'il arrive, ce n'est plus le même lieu, celui où il aimait à se perdre, sans but, sans autre ambition que de s'y sentir bien.

Pas besoin de connaître le nom des arbres et de reconnaître leurs feuilles, dit-il, pour apprécier l'endroit et être à mille lieux du quotidien bétonné. Je me retrouve parfaitement dans cette définition, même si je crois qu'il serait bon que ces savoirs ne se perdent pas en route, qu'ils continuent à se transmettre, même si c'est ringard.

Parce que l'essentiel est là. Et, qui sait, peut-être aussi, effectivement, le vrai paradis.

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