samedi 13 février 2016

"Voilà la vérité. Des accords, ça ? Des chiffons ! Les risettes devant et des coups de poignard dans le dos. Ah ! Elle est belle, la diplomatie française !"

Et, précisons-le, les diplomaties anglaise, américaine et, à un degré moindre, d'autres pays de moindre influence, en prennent aussi pour leur grade dans le roman qui va nous intéresser. Précisons également que ce livre est le troisième et dernier volet d'une trilogie, la trilogie du Quai d'Orsay. Trois romans qui peuvent être lu indépendamment, mais qu'il vaut mieux lire dans l'ordre, vous comprendrez aisément pourquoi. Car nous allons parler histoire. Un moment-charnière du XXe siècle, une année qui, près de 80 ans après, reste marquée d'une pierre noire : 1938. "Le livre des trahisons" (un titre qui dit déjà presque tout), signé Philippe Pivion et publié aux éditions du Cherche-Midi, retrace ces douze mois, de l'automne 1937 à l'automne 1938, où l'avenir de l'Europe va se jouer, en laissant les coudées franches à Adolf Hitler. De l'Anschluss à la conférence de Munich, on croit tout savoir, et pourtant, on en apprend énormément dans ce livre...



Le 5 novembre 1937, Adolf Hitler convoque un cénacle restreint à la Chancellerie, à Berlin. Sont présents Goering, en charge de l'armée de l'air, Hossbach, l'aide de camp du Führer, von Neurath, ministre des affaires étrangères, Raeder, commandant en chef de la Marine, von Blomberg, ministre de la Guerre et von Fritsch, général en chef de ma Wehrmacht.

A ce cercle tiré sur le volet, le dictateur annonce qu'il est temps de lancer les projets qu'il nourrit depuis sa prise de pouvoir afin de reconstituer la Grande Allemagne, démantibulée par le traité de Versailles, près de 20 ans plus tôt. Et le plus vite sera le mieux. Profitant du leurre que représente la Guerre d'Espagne, de l'instabilité chronique de la France et de la doctrine d'appeasement en vigueur en Angleterre, Hitler veut lancer les opérations dès 1938.

Et les deux premiers objectifs sont clairs : absorber l'Autriche, qui n'est, à ses yeux, qu'une partie de l'Allemagne, puis régler la question de la Tchécoslovaquie, où vit une grosse communauté germanique, les fameux Sudètes... Autour de la table, la stupéfaction est quasi générale devant cette annonce, car personne n'image que de tels actes ne soient pas considérés en Europe comme un casus belli.

Von Blomberg et von Fritsch, certes ralliés au nazisme mais issus de la vieille aristocratie prussienne, pour qui le service de l'Etat passe avant les questions idéologiques, protestent. Même pour des militaires de carrière, la guerre n'est jamais une perspective qui réjouit... Mais Hitler n'en démord pas et il tient même là un argument fort pour écarter cette caste prussienne des postes d'influence.

Peu de temps après, les deux généraux se retrouvent sous pression : von Blomberg apprend que sa jeune épouse, avec qui il vient de convoler, est une ancienne prostituée, photos à l'appui, tandis que l'homosexualité de von Fritsch est révélée au grand jour, à la plus grande surprise de l'intéressé, qui nie farouchement ce qu'on lui reproche.

Mais le fait est là : après avoir écarté les opposants politiques de tous bords, après avoir éteint les rivalités entre SA et SS, Hitler et sa clique franchissent la dernière marche vers un pouvoir absolu en Allemagne, en se débarrassant des symboles de l'Empire passé. Il n'y a plus d'obstacle dans le pays à la politique nazie, qui peut désormais se tourner vers l'extérieur de ses frontières.

Voilà pour la première partie du roman. Mais, comme pour les deux premiers volets, "le Complot de l'Ordre Noir" et "Dès lors, ce fut le feu" (dont nous avions parlé sur ce blog), le personnage central de ce roman s'appelle Etienne Frottier. Jeune diplomate assez idéaliste, qui conserve une certaine réserve en public mais entretient des relations discrètes avec les milieux communistes, il est désormais en poste au Quai d'Orsay, sous les ordres d'Alexis Leger.

Témoin de l'arrivée au pouvoir de Hitler et des premières manigances puis de la Guerre d'Espagne, dans laquelle il aurait voulu voir intervenir la France et la Grande-Bretagne contre Franco, il va cette fois être au coeur des événements de cette années 1938, se démenant malgré l'immobilisme de sa hiérarchie et des chancelleries voisines.

Parallèlement, comme dans les autres tomes, on suit sa vie personnelle, assez mouvementée. Epoux de la ravissante Annabelle, jeune papa, Etienne est un bel homme qui possède un réel pouvoir de séduction dont il ne joue pas énormément. Mais, les hommes sont les hommes... Et les trahisons du livre sont aussi amoureuses...

Je vous laisse découvrir l'intrigue romanesque qui est au coeur du "Livre des trahisons" et joue remarquablement des faits historiques, pour s'intéresser justement à cette dimension-là. Car, je le redis, on en apprend énormément sur cette année décisive que fut 1938. Année qui aurait pu (dû ?) voir l'Europe taper du poing sur la table pour refréner les ambitions d'Hitler et verra une incroyable erreur de perception lui laisser l'avantage.

Lorsque l'on évoque l'année 1938, on songe naturellement à l'Anshcluss, en mars, et aux tragiques avccords de Munich, signés fin septembre. Pourtant, il s'en est passé, dans ces 12 mois. A commencer par la fameuse conférence secrète évoquée en ouverture de ce billet. Un événement dont on ne sait quasiment rien, à l'exception d'une note, rédigée par le colonel Hossbach d'après le PV de la réunion.

Cette note sera une preuve à charge lors du procès de Nuremberg, en 1946, et pèsera lourd, malgré les dénégations des principaux concernés. C'est donc un événement très peu connu qui ouvre "le livre des trahisons" et pourtant, ses conséquences sont fondamentales, avec la reprise en main de l'armée par Hitler, mais aussi le remplacement de Neurath par Ribbentrop aux affaires étrangères.

De la même manière, si Philippe Pivion utilise le roman pour le raconter, les mises en cause des généraux Blomberg et Fristch (ce dernier qui mourra dès le début de la guerre dans des circonstances assez troubles) sont des faits réels, comme toute la trame de ce roman passionnant, parce qu'il est aussi vivant qu'il nous en apprend.

Autre événement méconnu (en tout cas par moi, nobody's perfect), c'est la conférence d'Evian, organisée à l'initiative du président américain Roosevelt au mois de juillet 1938. Je mets en exergue cette partie du roman de Philippe Pivion non seulement parce que, je viens de le dire, je pense que ce n'est pas un événement très connu, mais aussi parce qu'il résonne curieusement avec notre actualité contemporaine.

En effet, la question posée par Roosevelt lors de cette conférence (à laquelle il sera représenté par l'industriel et philanthrope  Myron Taylor) est celle des réfugiés juifs qui fuient désormais en grand nombre l'Allemagne et l'Autriche réunifiées. La pression migratoire qui se renforce vers l'Amérique pousse le président US à lancer cette initiative... qui restera lettre morte.

On y fera juste ressortir une étrange idée : le projet Madagascar, un temps envisagé par la France puis abandonné, et qui consistait à faire émigrer vers cette île de l'océan indien une partie des familles juives fuyant les ségrégations en Europe centrale... Une idée enterrée, par le Quai d'Orsay comme par les conférenciers à Evian.

Pour sortir du roman, il convient de rappeler que les nazis eux-mêmes envisageront de mettre en oeuvre de plan avant de l'abandonner et de lui préférer la solution finale. Ce sont en fait les Britanniques qui le réaliseront, fin 1940, avec le débarquement de plus de 1600 émigrés d'Europe centrale, refoulés à leur arrivée en Palestine et détenus à Madagascar dans des conditions peu différentes d'autres camps, en Europe. Sur le sujet, on pourra lire "le dernier frère", de Natacha Appanah.

Une vraie patate chaude, que cette question des migrants, en 1938, personne ne voulant les prendre en charge (ici, les Européens ne sont pas les seuls à mettre en cause, les pays sud-américains ayant une grosse responsabilités dans l'échec de la conférence d'Evian). Et un épisode qui n'est pas sans rappeler ce que nous connaissons actuellement avec les réfugiés venus de Syrie ou de Libye, par exemple... Refermons la parenthèse.

Le talent de Philippe Pivion, c'est de faire de toutes ces négociations diplomatiques, dont on se dit que cela doit être bien ch..., hum, ennuyeux, pardon, un roman incroyablement prenant. En y mêlant des épisodes liés au personnage fictif d'Etienne Frottier, en arrangeant un peu certains faits pour qu'ils nourrissent encore la tension (je pense à la fuite de la veuve du chancelier Dollfuss), on se retrouve presque dans un thriller historique.

Le danger est partout, Frottier lui-même se retrouve dans l'oeil du cyclone pour avoir défié ouvertement le pouvoir nazi. Et, pendant qu'on assiste, consterné, à la montée des périls, la diplomatie faillit, et pas qu'un peu. A Paris, les présidents du conseil, Chautemps, puis Blum, puis Daladier, choisissent de suivre la ligne de l'appeasement promue par le premier ministre britannique Neville Chamberlain.

"Le livre des trahisons", si bien nommé, nous plonge au coeur de ces décisions, de ces errements, des interventions des rares opposants à Hitler, des responsables tchèques, qui refusent de céder, des avis contraires de Churchill ou Halifax... On négocie, en tout cas, on affirme qu'on négocie, on redit qu'on sera intraitable... Et on finit par aller à Munich pour faire allégeance, ou pas loin, au Führer...

La peur de l'URSS stalinienne a bon dos, aussi justifiée était-elle. Il est clair que Hitler n'a pas été pris assez au sérieux par les deux grandes chancelleries européennes. Et la France, en particulier, n'a pas suivi ce que "Mein Kampf" annonçait pourtant clairement : la revanche de 1914-18. Croire que les nazis s'en prendraient d'abord à la Russie, c'était une erreur fatale...

Le paradoxe de cette affaire, c'est que France et Grande-Bretagne se sont retranchés derrière la carte de la paix pour justifier leur attentisme. 14-18 était la Der des Ders et devait le rester. Tout devait être entrepris pour préserver la paix en Europe. Une paix qui, pour Hitler, n'avait absolument aucun sens. En réagissant dès 1938, on aurait pu contrer une puissance allemande qui n'avait pas atteint son apogée...

Mais, pour cela, il aurait fallu être prêt... Avoir sanctionné les multiples provocations nazies, les entorses au traité de Versailles, le réarmement, la remilitarisation de zones neutres, la participation claire au conflit espagnol, etc. Finalement, 1938 n'est que la suite directe des errances diplomatiques et politiques qui ont émaillé les années 30 et facilité la tâche d'un Führer qui n'en demandait pas tant.

Alors, oui, on peut parler de trahisons devant ces politiques à la fois erronées et assez lâches, devant la faiblesse des Chamberlain et Daladier face à un dictateur éructant et complètement fou, mais aussi certainement plus malin qu'on a bien voulu le croire... Au milieu de cette débandade, Frottier fait son possible mais il n'est qu'un fonctionnaire qui ne peut infléchir les choix de ses supérieurs...

Enfin, n'oublions pas une autre forme de trahison, celle de Doriot et de ses partisans. Glissant de la gauche à l'extrême-droite, ils seront les principaux soutiens en France des nazis. Or, la trilogie de Pivion, depuis le premier tome jusqu'à celui-ci, se passe en partie à Marseille. Et, l'une des figures politiques de la ville, Simon Sabiani, suivra Doriot dans sa trajectoire fascisante...

Une dimension que Pivion exploite aussi dans sa trame romanesque, à travers quelques personnalités troubles de la ville, que croisent Frottier bien malgré lui. Cette facette marseillaise, qui est celle qui joue le plus entre fiction et réalité, vient très habilement s'intégrer à la trame de ce troisième volet, comme un sinistre augure à l'échec annoncé d'une république vacillante...

Philippe Pivion réussit, comme dans "Dès lors, ce fut le feu", et peut-être même plus encore ici (il faudra que je lise "le Complot de l'Ordre Noir", d'ailleurs), à entremêler parfaitement les faits réels et les personnages historiques avec sa trame romanesque construite autour du personnage d'Etienne Frottier. La grande Histoire et les petites histoires se complètent très bien.

Comme dit plus haut, c'est un moyen d'entrer dans cette période historique fondamentale sans s'enliser dans les considérations purement historiques ou les développements universitaires. Mais, c'est sans doute aussi une lecture qui nécessite de la part du lecteur quelques efforts d'approfondissement.

A la fois en ce qui concerne les faits que j'ai évoqués dans ce billet (et quelques autres) mais aussi dans la recherche des destins d'un grand nombre de personnages qui tiennent des rôles importants dans cette histoire et qui ne seront, pour la plupart, pas épargné par la guerre. Pivion propose une annexe avec quelques éléments, mais elle est succincte.

Un exemple, sur lequel Philippe Pivion revient d'ailleurs lui aussi : Arthur Nebe, patron de la Kripo, personnage affichant son scepticisme vis-à-vis du pouvoir nazi et qu'on sent, au fil de ses apparitions, de plus en plus favorables à une action forte pour faire tomber Hitler. Ce coup d'Etat, il est, il fut dans les tuyaux, avant d'échouer, certainement faute du soutien clair de la France et de la Grande-Bretagne...

Ces derniers opposants à Hitler, dont la plupart ne survivront pas au nazisme, on les croise aussi dans ce roman. Ils font certainement partie des trahis de cette histoire et ce roman est aussi le leur, celui d'un ultime espoir de voir le régime s'effondrer avant de mettre le feu aux poudres... Quant à Nebe, que j'ai cité, son parcours ultérieur laisse perplexe, tant il est en dent de scie...

Voilà, pardon d'être long, mais ce roman me paraît important. D'autant plus que, sorti en 2014, il est un peu passé inaperçu, comme toute cette trilogie, d'ailleurs. Pourtant, que tout cela est important ! Que ces atermoiements et erreurs d'appréciation ont eu de conséquences pour l'Europe et, certainement, le monde entier ! Il ne faut jamais l'oublier, pour que les trahisons d'hier ne se reproduisent plus jamais...

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