dimanche 28 février 2016

"L'endroit était si laid : on pouvait y construire ce qu'on voulait, rien de ce qu'on y mettrait ne pouvait être pire que ce qui existait déjà" (Johan Otto von Spreckelsen).

Il est des livres qu'on attaque en ce demandant un peu où l'on va, parce que le sujet n'est pas ordinaire. On se demande ce qu'on peut bien raconter là-dessus, surtout quand le livre fait 350 pages. Et puis, la magie opère, parce que le sujet qu'on redoutait s'avère receler bien plus qu'on ne pouvait l'imaginer. Sans oublier un incroyable personnage, comme seule la réalité peut en façonner, un être qui semble évoluer dans un monde différent du commun des mortels... Voilà mon cheminement à la lecture de "la Grande Arche", nouveau roman de Laurence Cossé, paru en ce début d'année chez Gallimard. On ne le croirait pas, mais ce monument si épuré a connu une naissance des plus compliquées, poursuit une vie précaire et incertaine, révèle bien des travers de la société française et de sa classe dirigeante et a été rejeté avant même son achèvement par celui qui l'a rêvé... Une fresque urbanistique légère malgré la gravité des événements, pleine d'humour et ciselée comme du gothique flamboyant...



En 1958, la construction du CNIT, bâtiment à la pointe de la modernité, marque la création du quartier de la Défense, juste à l'extérieur des limites de Paris. Dédié aux affaires, il va, au fil des décennies suivantes, prendre de l'ampleur jusqu'à devenir cet espace dédié aux tours et aux bâtiments de verre et d'acier (et un peu de béton, aussi) que l'on connaît.

Toutefois, dès la fin des années 60, on réfléchit à la construction d'un monument particulier qui puisse faire de la Défense un lieu plus remarquable encore. Avec, en prime, l'idée de prolonger la fameuse perspective qui débute à la Concorde avec l'Obélisque et remonte les Champs-Elysée jusqu'à l'Arc de Triomphe, en plaçant au bout de l'Avenue de la Grande Armée un troisième joyau.

Mais, tergiversations, doutes, hésitations, changement de locataire à l'Elysée, priorités différentes, crise économique, que sais-je encore ?, à la fin des années 70, rien n'a été décidé et la Défense, tout en se développant, reste avec ce vide à combler. C'est alors que la France bascule à gauche, avec l'élection de François Mitterrand, en 1981.

A peine installé à l'Elysée, le nouveau président annonce son intention de lancer une politique de grands travaux. Et, parmi les chantiers envisagés, on retrouve celui de la Défense, auquel il entend d'ailleurs se montrer particulièrement attentif. Et, sans attendre, il demande que soit organisé un concours international duquel devrait sortir le projet de monument pour la Défense.

Des centaines de projets sont alors envoyés, présentés anonymement au jury et, après délibérations, l'un d'entre eux va emporter la majorité des suffrages. Un projet qui, d'ailleurs, est aussi celui qui a attiré l'attention du président... Un simple cube évidé, pour la forme principale. Sans doute le projet le plus simple et pourtant le plus attractif.

Mais, surprise, ce projet n'est pas signé par une des pointures de l'architecture mondiale. Au contraire, c'est un parfait inconnu dont le nom est associé au projet vainqueur : Johan Otto von Spreckelsen. Un architecte indépendant qui, non seulement, n'appartient pas à un grand cabinet, mais n'a même pas le sien. Sur son CV, la construction de quatre églises au Danemark, un point c'est tout...

L'histoire de l'Arche, c'est aussi l'histoire de cet homme, né en 1929, dont cette réalisation aurait dû être le couronnement de la discrète carrière. Seulement voilà, rien ne va se passer comme prévu, dès le départ, et pratiquement jusqu'au bout, et l'heure de gloire de celui qu'on surnommait Spreck va rapidement tourner au cauchemar.

"La Grande Arche", c'est aussi le portrait de ce personnage très particulier. Un Danois, protestant, un austère qui ne se marre pas, mais surtout un rêveur, plus artiste qu'urbaniste, voilà ce qui ressort de ce que Laurence Cossé nous raconte de cet homme, dont la biographie est pleine de parties vacantes et dont la carrière ne le prédisposait sans doute pas à ce qu'il va connaître en France.

On ressort avec une immense tendresse pour ce personnage tellement atypique. Un homme à la sensibilité exacerbée, capable de dessiner l'Arche mais, manifestement, pas d'être son maître d'oeuvre. Son projet, aussi fascinant soit-il, ne fera que poser des problèmes techniques à ses réalisateurs, mais pas seulement. Et Spreck sera intransigeant, défendant son rêve sans répit.

De tous les acteurs de ce projet, c'est certainement avec le président François Mitterrand qu'il s'est le mieux entendu. Pour le reste, ces années françaises ne seront qu'une suite d'incompréhensions, de malentendus, de décalages culturels mais aussi, allez, disons-le, de coup tordu. Car l'Arche telle qu'elle se dresse à la Défense aujourd'hui n'a plus grand-chose à voir avec le projet initial de Spreck.

Flanqué d'une épouse aussi discrète que redoutablement déterminée, et qui, aujourd'hui, continue à nourrir une violente rancoeur à l'égard de notre cher et beau pays, Johan Otto von Spreckelsen va se battre pour son Cube, comme il n'a jamais cessé de l'appeler. Mais, devant l'inertie française, les reculs incessants, les modifications sur son travail, il finira par jeter l'éponge.

Une décision incroyable, sans doute inédite, que cette démission alors que l'Arche n'est pas encore sorti de terre, mais l'apogée d'une collaboration impossible. Spreck n'est sans doute pas exempt de reproche, mais il faut reconnaître, et c'est l'un des aspects les plus marquants du livre de Laurence Cossé, que rien ne lui a été épargné.

Bienvenue en France, sa Tour Eiffel, ses 360 sortes de fromages, ses centrales nucléaires, son Mont-Blanc et sa technocratie reine ! Car, d'emblée, lorsque les hommes du président, avec à leur tête, Robert Lion, sans qui, reconnaissons-le, l'Arche n'existerait sans doute pas, une masse de questions indépendantes de la volonté de Spreck et qui, d'une certaine façon, ne le regardent pas, vont s'abattre comme un vol de sauterelles.

C'est bien beau, de construire tout plein de monument, tout beaux, tout neuf, embellissant encore la plus belle ville du monde que voudrait être Paris, mais ça coûte un peu d'argent. Et l'Arche, petit dernier des projets, il va falloir le rentabiliser. L'aventure de l'Arche, c'est aussi cette course à la promotion immobilière qui file la nausée.

Il faudrait sortir des calculettes et refaire le trajet pour estimer, et encore, à la louche, la quantité de pognon (public) qui a été engloutie dans cette histoire, et pas uniquement dans la mise en oeuvre du monument. C'est un feuilleton à rebondissements multiples, entre crise économique, alternances politiques, ambitions personnelles, financières et industrielles, valses-hésitations, coquilles vides, démarchages et tractations diverses...

Dallas à la Défense autour de l'Arche... Un mic-mac assez désolant, et bien loin de la pureté originelle du projet imaginé par Speck. Et pourtant, même tronqué, revu, refaçonné, modifié, abîmé, éloigné du projet de base, il faut reconnaître que ce Cube évidé s'intègre parfaitement à son décor, mais surtout, vient idéalement compléter la fameuse perspective...

Lorsqu'on cherche à regarder au-delà de la carte postale, c'est un sacré panier de crabes sur lequel on tombe. Et on comprend que Johan Otto von Spreckelsen, habitué à la rigueur et à la simplicité danoises, à la culture du compromis et non à celui du conflit permanent pour tout et pour rien, ait fini par capituler.

Je n'entre pas dans les détails, tout le feuilleton est parfaitement retracé par Laurence Cossé dans ce livre qui tient autant du récit, de l'enquête que du roman. On pourrait imaginer que tout cela serait rébarbatif, cela le sera peut-être pour certains lecteurs, mais, de mon côté, je me suis passionné pour ce projet d'envergure autour duquel se forme un vrai suspense.

Car, lorsque le concours est initié en 1983, l'idée qui préside au projet, c'est d'inaugurer le nouveau monument à l'été 1989, au moment du bicentenaire de la Révolution, qu'on imagine déjà se dérouler dans le faste. C'est dire si l'urgence va grandir, après tant d'atermoiements et de modifications. Et l'on ressent cette tension, car l'échec n'est pas une option, ce serait un camouflet pour François Mitterrand.

Autour de tout cela, Laurence Cossé mène son enquête. Elle reprend toute la documentation qui a été écrite sur le sujet, par la presse, par les acteurs du projet, aussi. Elle va à la rencontre des hommes qui ont participé à ce qui est, malgré tout, une formidable aventure. Et leur passion, leur enthousiasme restent intacts, 30 ans après. Leur fierté aussi, je pense.

Et puis, il y a aussi une virée au Danemark, distillée au compte-gouttes, sur les traces de Johan Otto von Spreckelsen. Une occasion de comprendre un peu mieux cette culture pour l'auteur, parce qu'on l'a dit, la pierre d'achoppement, c'est un décalage culturel inconciliable, deux manières d'envisager la vie publique bien trop éloignées.

Une occasion de découvrir grandeur nature son travail (et, lorsqu'on va chercher les photos des quatre églises, pas besoin d'avoir fait des études poussées d'architecture pour repérer la filiation, la progression et la sensation d'aboutissement qu'il y avait dans l'Arche) et d'essayer d'obtenir le témoignage de sa veuve. En vain.

Une aventure humaine, oui, une réussite artistique, oui, un échec urbanistique, sans doute, pour toutes les raisons expliquées dans le livre, mais dont la principale est que ce monument n'a pas été pensé pour être fonctionnel, alors que sa rentabilité dépend justement de cette fonctionnalité, une illustration parfaite du capharnaüm permanent qu'entretient notre classe dirigeante, également...

Chapeau à Laurence Cossé d'avoir su rendre tout cela passionnant. Son écriture n'y est évidemment pas pour rien. Elle dévoile d'ailleurs en partie ses secrets, dans ce domaine, avec un élément qui peut surprendre : le choix de parler, alternativement, de Spreckelsen, de Spreck ou même, de Johan Otto von Spreckelsen.

Une question de rythmique... Depuis le gueuloir de Flaubert, on connaît bien ces questions, même si, forcément, certains auteurs s'y retrouvent plus que d'autres. Laurence Cossé a aussi un côté architecte dans son travail d'écriture, alternant donc les scansions courtes et les scansions longues, dans une mélopée qui n'est certainement pas étrangère à la facilité avec laquelle on se plonge dans son histoire.

Elle y ajoute un sens de l'humour, souvent pince-sans-rire, toujours de bon aloi et parfois teinté d'une réelle ironie. Ah, le zézaiement d'Edgar Faure, par exemple, quel plaisir de lecteur ! Et un certain nombre d'autres vannes qui font toujours mouche et n'épargnent pas grand-monde. Il fallait aussi cela pour alléger l'édifice, le ciseler pour qu'il ne tourne pas à l'architecture stalinienne, massive et indigeste.

Habitant les Hauts-de-Seine, mais à l'opposé par rapport à la Défense, il m'est évidemment arrivé de me retrouver à proximité de l'Arche. Après avoir lu ce livre, je me dis qu'une visite, presque un pèlerinage, s'imposerait. Forcément, le regard sera différent et l'impression aussi. Et qui sait si je ne croiserai pas certains fantômes.

Car, outre mon agacement profond pour cette technocratie sclérosante qui caractérise notre pays, et pas seulement en matière de grands travaux, je suis ressorti de cette lecture avec des impressions étranges, assez contrastées, et même bouleversé. Les impressions, elles sont liées à ce passionnant processus de création auquel, malgré tout, on assiste.

Mais, dans le même temps, l'impéritie générale qui entoure ce chantier aboutit à un projet qui, si l'on n'a pas idée de tout cela, semble admirable. En revanche, lorsqu'on zoome, si je puis dire, lorsqu'on s'approche, on a mal. Et on se demande à quoi ressemblera l'Arche de la Défense dans quelques décennies, alors que, déjà, il se détériore... Et je ne parle même pas de l'intérieur, totalement inadapté à la vie du bureau, et sans doute à toute forme de vie humaine.

Et puis, il y a le bouleversement. Le mot peut sembler fort. Mais, j'ai aussi écrit ce billet en pensant à Spreck, pardonnez cette familiarité. Il fait partie de ces personnages qu'on rencontre parfois et qui marquent, malgré eux. J'ai eu la sensation de rencontrer un vrai rêveur, un être détaché des contingences qui nous encombrent, des liens qui entravent nos ailes.

Mais notre monde n'est pas fait pour les rêveurs, il faut croire. Et le destin de Johan Otto von Spreckelsen, tellement lié à l'Arche, jusqu'au tragique, m'a secoué. On en sait si peu sur lui, un homme de passage, évaporé, envolé, sans doute désormais sur les nuages qu'il avait dessinés pour accompagner son Cube...

Quelle part de lui Spreck a-t-il mis dans ce projet ? Son coeur, son âme ? Le voir, au fil des mois, au fils des renoncements et des couleuvres qu'il faut avaler, ressentir l'altération de son rêve a quelque chose de profondément touchant, et d'assez écoeurant aussi. Si fier de sa création, il finira par rejeter la créature, donnant une dimension terriblement romantique à cette histoire.

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