mardi 23 février 2016

"D'habitude, ici, on a une explication pour chaque chose qui se passe".

Un huis clos, mais en plein air. Oui, je sais, dit comme ça, c'est un peu étrange. Un oxymore, au mieux, une ânerie, au pire, essayons de s'accrocher à la première hypothèse... Un roman noir, un vrai, dur, sec, violent comme la vie sait l'être parfois. Des personnages désabusés, n'attendant pas grand-chose de l'existence et encore moins de leurs congénères. Le tout, sur une terre pas aussi sauvage qu'on pourrait le croire, surtout lorsque la convoitise s'en mêle... Voici un roman dont j'ai beaucoup entendu parler avant de le lire, mais j'ai attendu sa sortie en poche pour me lancer. Bienvenue dans les Cévennes, cadre de "Grossir le ciel", de Franck Bouysse (disponible au Livre de Poche), en pleine campagne. On s'attendrait presque à une ambiance à "la McCoy contre Hatflied", mais c'est tout autre chose qui se déroule sous nos yeux. Ou lorsque, d'un seul coup, la routine explose et tout se met à sortir de l'ordinaire...



Gus vient d'entrer dans la cinquantaine et il s'occupe de la ferme familiale, située au lieu-dit Les Doges, dans les Cévennes. Un endroit isolé, à l'écart des villages les plus proches. Un seul voisin véritable, alentour, Abel, qui, lui aussi, s'occupe d'une ferme. Attention, Gus et Abel sont des paysans, pas des agriculteurs. La différence est importante.

Du vivant des parents de Gus, on ne parlait pas avec Abel. Une brouille inexpliquée à laquelle Gus a mis un terme lorsque sa mère a rejoint son père au cimetière. Et voilà donc comment depuis une vingtaine d'années, les relations se sont réchauffées entre les deux hommes qui, sans se fréquenter au quotidien, se retrouvent régulièrement pour prendre un verre en refaisant leur petit monde, celui des Doges.

La vie de Gus et d'Abel, c'est une vie d'un autre temps, qui s'achèvera certainement avec eux, faute de descendance. Mais quelle importance ? En attendant, on vit au rythme des saisons, élevant chacun son troupeau, cultivant la terre, entretenant tant bien que mal ces fermes qu'ils n'ont quasiment jamais quittées.

Ce jour-là, un froid matin du mois de janvier, Gus, avant d'entamer sa journée, apprend la mort d'un homme dont l'image a marqué son existence pourtant bien éloignée des choses de ce monde. L'Abbé Pierre, nonagénaire qui a consacré sa vie aux autres, vient de s'éteindre et les journaux télévisés ne parlent que de ça.

Gus est touché par cette nouvelle, plus qu'il ne l'imaginait lui-même. Mais pas le temps de s'appesantir, il faut se mettre au travail. Une journée comme les autres, comme tant d'autres. Une vie qui lui convient, il n'a connu que ça, de toute manière. Sauf que cette journée, et celles qui vont suivre, ne ressembleront pas aux autres, justement.

D'abord, des coups de feu. Trois, successifs. Rien d'extraordinaire, a priori, dans un coin tellement à l'écart qu'on y chasse même lorsque ce n'est pas la haute saison. Mais là, ça ne colle pas. Et, si l'ouïe de Gus ne le trompe pas, les tirs sont venus du côté de chez Abel... Autant en avoir le coeur net. Gus se rend donc chez son voisin où, une fois n'est pas coutume, il n'est pas le bienvenu... Bizarre.

Suffisamment étrange pour éveiller la curiosité de Gus. Sans cette réaction désagréable de son voisin, il aurait sans doute vite oublié tout cela. Mais, là, voilà que son imagination se met en marche... Oh, il n'échafaude aucun hypothèse extravagante, mais force est de constater que ces coups de feu le taraudent au point de chercher à en savoir plus...

La mort de l'Abbé Pierre, les coups de feu, la mauvaise humeur d'Abel... Voilà une semaine mouvementée ! Et ce n'est pas fini. Voilà que les Doges reçoivent plusieurs visites coup sur coup, alors qu'on peut rester des mois sans jamais voir personne... Mais que se passe-t-il donc dans ce coin habituellement si calme ?

Je vous ai annoncé d'emblée la couleur : "Grossir le ciel" est un roman noir, un vrai de vrai. Un lieu isolé, au point d'en devenir presque étouffant, une tension qui monte petit à petit, par l'ajout, presque pointilliste, d'éléments anormaux. Lorsque sa vie est réglée au métronome, lorsqu'elle se déroule dans le calme d'un lieu-dit reculé, forcément, tout ce qui n'est pas habituel interpelle.

Voilà sur quoi Franck Bouysse joue : ces coups de feu, cette tension soudaine ressentie chez un voisin, ces visiteurs trop nombreux pour être honnêtes... Cela fait beaucoup, même pour un homme paisible et débonnaire comme Gus. Il n'est ni plus heureux, ni plus malheureux qu'un autre dans cette vie qui est la sienne, mais il fait avec. Il met un pied devant l'autre.

Ce Gus, bourru, taciturne, presque revêche, on le découvre peu à peu, au cours de ce livre. Pas seulement lui, mais son existence, les raisons de cet attachement à ce coin de terre, à cette vie de dur labeur, sans véritable avenir, sans ouverture sur l'horizon. Attention, je ne lui reproche rien, je suis même assez admiratif de cet homme qui, comme dit plus haut, paraît appartenir à une époque révolue.

Cet agriculture, qu'il incarne, n'existe quasiment plus, désormais. Et pourtant, il poursuit cette tâche inlassablement. Il y a dans "Grossir le ciel" un terrible sentiment de solitude qui rejaillit. Et les deux personnages centraux ne sont plus seulement dépassés, ils sont comme désaccoutumés à toute relation humaine extérieure.

C'est un élément qui vient ajouter à la tension. Pas initialement, même si, pour le citadin que je suis, se retrouver aux Doges équivaut à être au milieu de nulle part et suscite presque une angoisse. Mais, cet isolement, subi autant que voulu, est ce qui rend aussi sensible au changement, un peu comme un animal pressentant la tempête ou le séisme qui va se produire...

L'écriture de Franck Bouysse, sèche, sans fioriture, sans gras superflu, si vous me permettez l'expression, sert parfaitement l'histoire et les personnages. A leur image, elle est rude, elle est rêche à l'oeil. Simple, sans phrase longue, forcément avec peu de dialogues, même s'il y en a, bien sûr, en tout cas, lorsqu'ils parviennent à trouver des mots qui ne leur viennent pas toujours naturellement.

Le raisonnement vaut de la même manière pour les émotions, qui ne sont partagées qu'au compte-gouttes. On pourra juger qu'il règne aux Doges une certaine froideur, un manque d'empathie criant. Ou alors, c'est qu'on n'est pas là au bon moment, lorsque quelques verres de vin, épais et réchauffant, ont détendu l'atmosphère.

Selon moi, il y a surtout chez ces deux hommes, que tout sépare et que tout rapproche à la fois, une incroyable pudeur. Une incapacité à extérioriser ses sentiments. Et, au regard du passé, qu'on découvre au fil du récit, on se dit que ce n'est pas totalement incompréhensible. Alors, lorsque les émotions débordent, alimentées par les événements, tous les repères disparaissent...

C'est le point de vue de Gus qu'on adopte, c'est ce personnage qui nous guide au long de l'histoire, même si la narration est à la troisième personne. Mais nul doute que le contrechamp, la même histoire racontée du point de vue d'Abel, donnerait peu ou prou la même chose. Je parle de la forme du récit, des sensations que l'on a, évidemment. Pas forcément des faits.

En lisant "Grossir le ciel", je trouvais chez Franck Bouysse des points communs forts avec les romans noirs que j'ai pu lire de Pierre Pelot. Une noirceur qui émane autant du quotidien que des événements inattendus qui surviennent et une écriture qui magnifie cela en nous y transportant, alors même que ce mode de vie nous est étranger.

Oui, j'ai eu cette terrible sensation d'étouffer aux Doges, comme si j'y étais enfermé. Je ne crois pas que ce soit forcément partagé par nos deux personnages centraux. Pensent-ils qu'ils auraient pu vivre une autre vie, une vie ailleurs ? Peut-être il y a longtemps, mais plus maintenant. Ou alors, une vie différente aux Doges ? Ah, là, je n'en dis pas plus... On approche des questions sensibles !

Et cette atmosphère pesante, alourdie sans doute encore par l'hiver, le froid, la neige, la nuit qui tombe tôt et le jour qui ne se lève vraiment jamais, avec du brouillard qui se dissipe lentement, est une des grandes réussites de ce roman. C'est installé avec talent, sans en rajouter, avec sobriété de mots et d'effets, mais une efficacité redoutable.

De la même manière, on sent bien que le drame est inéluctable. C'est même pour y assister qu'on est là, parce qu'une chronique de la vie aux Doges, si elle pourrait s'avérer être un intéressant document, n'aurait guère sa place au rayon "romans noirs" en temps habituel. La mise en place des éléments du drame est redoutable, on s'attend à bien des choses, mais on est surpris de ce qu'il advient.

C'est une vie dure, âpre, que nous décrit Franck Bouysse dans "Grossir le ciel". C'est un décor, bien sûr, mais au-delà de cette trame, on se dit que, sans que ce soit forcément la misère, vivre de cette façon n'a rien de simple. Un sacerdoce, presque, une mission à laquelle on doit se consacrer à 100%, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

On trouve dans cette évocation de la vie rurale une dignité et une force de caractère qui rendent admiratif le lecteur que je suis. Loin d'être insensible ou désespéré, simplement fataliste, Gus n'est pas trop le genre à finir dans "l'amour est dans le pré", si vous voyez ce que je veux dire. Les grandes démonstrations, ce n'est pas pour lui.

J'ai été frappé par la manière dont il envisage l'avenir, comme si sa vie était sur un rail, jusqu'au jour où il commencera à diminuer la voilure, parce que le physique, la santé, commenceront avec l'âge, à se dégrader. Et puis, la fin, qui sera la fin des Doges, et c'est finalement très bien ainsi. Après lui, le déluge... Et cette ferme qui retournera à la nature, qu'elle a servie si longtemps...

Si vous appréciez ces romans qui priment d'abord par leur ambiance, par le climat qu'ils savent instaurer, alors "Grossir le ciel" devrait vous intéresser. Quant aux mystères de cette étrange décade, ces choses inhabituelles qui se passent, pour reprendre le titre de ce billet, on va évidemment leur trouver des explications.

Reste juste à savoir si Gus avait raison ou tort de s'inquiéter de ces variations inopinées du quotidien...

1 commentaire:

  1. j'ai dévoré ce livre très bien écrit
    victoria

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