vendredi 5 février 2016

"La lumière des étoiles est une chose vivante (...) Lorsqu'elle tombe sur nous, quand pleuvent sur nos demeures ses esprits chatoyants, elle éveille d'anciennes, de très anciennes choses dans l'âme humaine".

Avec "Manesh", premier volet d'un cycle de fantasy très applaudi, prix Imaginales l'an passé, Stefan Platteau a frappé fort. Tant par son histoire que par le style qu'il y développe. A conseiller à ceux qui pensent encore, eh oui, il y en a, que si on écrit des romans d'imaginaire, c'est qu'on ne sait pas écrire. Bref... En attendant la suite de cette aventure, le romancier belge à la barbe fleurie nous propose un court roman pour nous faire patienter. Une sorte de "préquelle" à son cycle intitulé "le sentier des astres". Ce roman, qu'on pourrait même qualifier de conte, a pour titre "Le Dévoreur" et il est publié aux Moutons Electriques, dans une édition papier magnifique, ce qui est un pléonasme, concernant cette maison d'éditions. Une variation sur le thème de l'ogre, personnage au combien important des contes de fée, mais servi cette fois à une sauce fantasy. Et une réflexion sur notre part d'ombre, celle qui parfois, s'éveille, avec... ou sans aide extérieure...



Peyr Romo, le magicien, vit à l'écart de la ville de Pélagis, dans une maison sise sur le mont Carmin. A ses côtés, son épouse, Aube, et leurs enfants, Sita et Lupin, encore jeunots. En ce début de printemps, Peyr doit quitter les Monts de Soufre pour rejoindre la cour ducale, où il va demeurer les cinq prochains mois, laissant les siens bien seuls dans cette région isolée.

Heureusement, il peut compter sur son plus proche voisin, si l'on peut dire, et meilleur ami, Vidal, un vendeur d'ânes, qui habite sur les pentes du Mont Voisin, à quelques heures de marche de la maison de la famille Romo. Vidal a également deux enfants avec lui, mais le marchand est veuf depuis quelque temps.

Durant cette belle saison, Aube a de quoi s'occuper au Mont Carmin, mais elle est toujours heureuse de voir Vidal la saluer à son retour des tournées qu'il fait dans le pays pour vendre ses ânes. Quelques semaines après le départ de Peyr, Vidal quitte les Monts de Soufre pour une bonne semaine. Mais, ce temps passé, Aube est surprise de ne pas le voir, comme à son habitude, passer devant chez elle.

Alors, elle prend son bâton et décide de faire le trajet relativement court qui sépare leurs deux maisons pour savoir si son ami se porte bien. Mais, quand elle arrive, nouvelle surprise, et pas des plus agréables, la maison semble close comme en plein hiver... Et lorsque Vidal se décide à ouvrir la porte, l'accueil est pour le moins glacial.

Aube doit insister pour que le marchand la laisse entrer dans une demeure sombre, mal entretenue. Vidal ne lui propose même pas un verre, ne l'invite pas à se joindre à sa famille pour dîner. Et lorsque Aube invite les enfants de Vidal à passer du temps avec les siens, la réponse est catégorique, froide comme une lame : "Non !".

Mais ce n'est rien à côté de sa deuxième visite chez Vidal, quelque temps plus tard. Inquiète de n'avoir aucune nouvelle de son ami, Aube retourne sur le Mont Voisin. La maison paraît encore en plus mauvais état, Vidal encore plus désagréable et elle croit même percevoir les pleurs des enfants de son ami, l'un des rares sons en ce lieu...

Econduite fermement, Aube rentre chez elle la tête pleine d'inquiétude. Vidal n'est plus celui qu'elle a connu. Il n'est plus lui-même. Et s'il était sous l'emprise de cette astre, Kiarvathi, à la funeste réputation ? Il lui a semblé que ce corps céleste brillait plus fort, lorsqu'elle était chez Vidal. Ne pouvant attendre le retour prochain de Peyr, Aube décide d'agir...

Elle retourne chez Vidal, bien décidée à en avoir le coeur net. Il n'est pas là, mais a laissés ses enfants seul dans une maison délabrée et barricadés. Comme s'il avait fait de Kari et Cyril des prisonniers... Aube les libère et les emmène avec elle, loin de ce lieu qui ne lui dit plus rien qui vaille. Elle n'imagine pas la colère qu'elle va déclencher chez Vidal...

On est loin des décors luxuriants du Vyanthryr, cadre principal de "Manesh". En tout cas sur le plan géographique. L'histoire en elle-même est assez éloignée, quoi que... Stefan Platteau nous dit que l'on se trouve avant l'action de "Manesh", difficile de relier les deux textes et finalement, cela n'a pas d'importance, la suite du cycle nous apportera sans doute des réponses à ce sujet.

Ce que l'on retrouve, c'est ce style incomparable, ciselé, une pure merveille d'écriture qui glisse toute seule sous les yeux du lecteur. Ici, pas de roman-fleuve, comme pour Manesh (et fleuve, dans tous les sens du terme), mais un livre bien plus court qui ressemble plus à un conte, dont le côté sombre et violent rappelle ceux des frères Grimm.

"Dévoreur" est un conte construit autour d'un archétype assez classique de ce genre littéraire : l'ogre. Oh, je ne pense pas révéler grand-chose en disant que l'ogre, c'est Vidal, bien sûr. La première partie du livre, à travers le regard d'Aube, nous fait suivre sa métamorphose, lente mais inéluctable, de père aimant et ami sincère en personnage violent et dangereux.

Mais qu'arrive-t-il donc à Vidal ? Aube n'a pas la science de Peyr, mais elle a bien compris que quelque chose clochait. Et cet astre, si brillant, mais uniquement au-dessus de la maison de Vidal, a attiré son attention. Une emprise terrible qui change Vidal, comme la pleine lune ferait changer des hommes en loups garous.

Comme l'explique ensuite Peyr, dans ce passage dont j'ai extrait le titre de ce billet, l'influence des astres sur les hommes est indéniables. On ne parle pas d'astrologie et d'horoscopes, entendons-nous bien, mais d'une action concrète. Des effets qui, en fonction du corps céleste, peut s'avérer bénéfique ou, au contraire maléfique.

Faire sortir de l'homme ce qu'il a de meilleur en lui ou, au contraire, réveiller la part la plus sombre de son être. Kiarvathi appartient à cette deuxième catégorie et le pauvre Vidal, placé sous sa coupe, va perdre l'esprit pour devenir un monstre, un monstre qui n'a plus qu'une obsession : la tendre chair de ses enfants...

Vidal est un personnage très ambivalent, à la fois victime et coupable, attirant, au fil du récit, aussi bien la peur que la pitié. Car le marchand ne devient pas un monstre en claquant des doigts. La métamorphose se fait lentement, à travers l'exposition aux rayons néfastes de l'astre malin. Elle grignote l'âme de Vidal autant qu'elle modifie son être en profondeur. Pour le pire.

On assiste à cette lutte farouche mais inégale entre l'humanité de Vidal et la force terrifiante qui le ronge. Impossible d'y résister, de la contrôler, le voilà le jouet de cette puissance supérieure qui le pousse à commettre l'innommable. Existe-t-il une possibilité d'interrompre le processus, de revenir en arrière ? Faut-il craindre que d'autres ne subissent le même sort ?

A son retour dans les Monts de Soufre, évidemment, Peyr Romo va devoir agir. Lui, le mage, calme et diplomate, pragmatique et déterminé. Difficile d'affronter cet homme qui est, qui fut son ami... Mais est-ce encore Vidal qu'il devra défier ? Ou... autre chose ? C'est sans doute un terrible combat, sans merci, qui s'annonce.

Stefan Platteau reprend la figure de l'ogre dans ses moindres détails et la retravaille à sa manière, avec brio. Mais, face à lui, pas d'enfants malicieux mais un magicien plein de ressources (et pas juste pour faire pousser des haricots magiques). Il faudra bien cela, car l'appétit n'est pas l'unique motivation d'un ogre en mission pour un seigneur astral plutôt mal intentionné...

"Dévoreur" n'est pas vraiment un conte pour enfant. Par contre, pour avoir entendu Stefan Platteau lire des passages de "Manesh", le printemps dernier, à Epinal, cela ferait un formidable texte à lire lors d'une veillée au coin du feu, un couarôge, comme disent mes amis Vosgiens. Nul doute qu'on frissonnerait à l'écoute de ce récit.

Je me suis demandé, en lisant "Dévoreur", à quel point la transformation de Vidal n'est pas aussi une lutte intérieure contre des instincts qu'on essaye de refouler mais qui reviennent sans cesse, comme des vagues sur une grève. Vidal se bat, j'en suis certain, il n'est pas consentant et déplore ce qui lui arrive, lorsqu'il parvient à retrouver un peu de lucidité. Il est un monstre malgré lui.

La paternité est aussi un des thèmes forts de ce roman : Vidal n'est pas le seul père concerné, Peyr aussi se retrouve impliqué. Et, au-delà du périlleux combat qu'il va devoir livrer, il doit accomplir une autre mission : reconquérir ses propres enfants qui, de par ses longues absences, ont tendance à se défier de lui. Y a-t-il plus difficile tâche ?

L'amour de ses enfants, leur confiance, est quelque chose qui se gagne au quotidien. Impossible de se reposer sur ses lauriers, rien n'est jamais totalement acquis. Et être un héros comme Peyr Romo peut l'être aux yeux du lecteur par son affrontement avec l'ogre n'en fait pas forcément un père aux yeux de sa fille, en particulier. Il faudra déployer d'autres qualités pour regagner le terrain perdu.

"Dévoreur" remplit parfaitement son rôle : se mettre sous la dent, si j'ose dire, un fragment du travail de Stefan Platteau, une dose de son écriture addictive, en attendant de retrouver les personnages et l'expédition que l'on a suivi jusqu'à un moment fatidique dans "Manesh". Mais qu'il ne tarde quand même pas trop, parce que l'envie est grande de replonger.

Ce roman se lit d'une traite, ou presque, et réveille une part d'enfance que nous avons tous en nous. Car, il fait évidemment penser à des contes que l'on a lus, qu'on nous as lus il y a plus ou moins longtemps. Des textes qui ont certainement contribué à faire de nous les lecteurs que nous sommes devenus. Ces lecteurs qui prennent à plaisir fou à goûter au travail de Stefan Platteau.

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