mercredi 3 février 2016

"Je ne sais pas s'il lui est arrivé quelque chose de grave ou non (...) mais ce n'est pas son genre de disparaître comme ça".

Les polars et les séries israéliennes ont le vent en poupe. "Hatoufim" et "Hostages" ont même eu droit à leurs remakes américains, "False Flag" est le genre de série qu'on aimerait voir créée en France... Mais je n'avais pas encore jeté un oeil à la littérature policière venue de l'Etat hébreu. Il était temps de se pencher sur le sujet, avec le premier volet d'une série mettant en scène un commandant de la police de Holon, dans la banlieue de Tel Aviv. Avraham Avraham (non, non, pas de faute, c'est son nom), surnommé Avi, est le personnage centrale du premier roman de Dror Mishani, "Une disparition inquiétante", en grand format au Seuil et disponible en poche chez Points. Un polar à l'ancienne, si je puis dire, reposant plus sur la psychologie que sur l'action, servi par un style qu'on peut trouver un peu aride mais auquel on se fait... Une intrigue qui doit beaucoup à la construction du roman pour nous amener à un dénouement qui vient nous gifler. Et à son personnage central, plongé dans le doute au point de s'y presque noyer...



Une journée comme les autres. Une garde comme les autres au commissariat de Holon, pour Avraham Avraham. Enfin, à ses yeux, ce n'est pas tout à fait vrai : l'homme a l'impression que l'on attend qu'il soit justement de garde pour venir lui exposer des problèmes auxquels aucun autre de ses collègues ne se trouve confronté.

Tenez, un bon exemple : ce jour-là, pas moins de trois mères de famille ont défilé devant lui pour des histoires sans grande importance. En tout cas, qui n'engagent sûrement pas la police. Il y a bien la dernière des trois, remarquez. Elle vient dire que son fils adolescent a disparu depuis le matin. L'après-midi touche à sa fin et Avi ne croit pas que ce soit bien grave.

Un retard, un rendez-vous amoureux clandestin, ou peut-être une fugue, il y en a beaucoup et, le plus souvent, l'ado rebelle est de retour quelques jours après. D'ailleurs, ce jeune Ofer, 16 ans, n'en est pas à son coup d'essai ; deux fois, déjà, il a pris la poudre d'escampette avant de rentrer au bercail. Pour Avi, pas la peine de s'affoler, mais juste s'armer de patience.

Mais, au bout de quelques jours, toujours aucun signe de vie de la part d'Ofer. Ce qui n'était rien aux yeux du policier devient d'un seul coup beaucoup plus inquiétant. Et Avi s'en veut de ne pas avoir lancé son enquête plus tôt, de ne pas avoir écouté plus attentivement cette mère venu lui parler de la disparition de son fils.

Il n'y a plus à tergiverser, la fugue éventuelle est devenue une disparition inquiétante. Et Avraham se sent désormais redevable. L'enquête qu'il diligente déploie les grands moyens, en particulier lorsqu'un appel anonyme au commissariat indique où retrouver l'adolescent. Désormais, et même si la battue organisée ne donnera rien, il n'est plus possible de ne pas envisager le pire...

Mais l'enquête s'enlise, les jours puis les semaines passent, et toujours aucun signe d'Ofer, toujours aucun indice important, toujours aucune piste pouvant expliquer ce qu'est devenu l'adolescent. Au sein du commissariat, la pression monte et Avi doit faire avec l'insistance de plus en plus marquée de sa supérieure, Ilana, mais aussi avec les initiatives de son jeune et ambitieux collègue Shrapstein.

Sans oublier ce voyage en Belgique qui approche, dans le cadre d'un échange entre services de police. Avi devrait annuler pour se consacrer à son affaire ou alors déléguer son enquête et la suivre de loin... Choix cornélien qui le mine encore un peu plus. Avi piétine tandis que son sentiment de culpabilité court à la vitesse d'un Usain Bolt.

Si vous voulez découvrir "Une disparition inquiétante" et son flic, dont nous allons parler plus en détails dans un instant, soyez prévenu, on est aux antipodes du thriller anglo-saxon ou même du polar à la française actuel. On songe plus au polar à l'ancienne, avec son rythme lent, ses rebondissements forts mais pas mis en scène avec une orgie d'effets.

Le style même de Dror Mishani, que j'ai qualifié d'aride un peu plus haut, il me semble, est tendu à l'extrême, sans gras, sans fioriture. Peut-être cet ensemble dérangera-t-il certains lecteurs, habitués désormais à plus de mouvements, de vitesse, d'exubérance, mais en revanche, et on en reparlera là encore, je crois que cela pourrait convenir aux amateurs de polars nordiques.

L'intrigue se met en place doucement, mais surtout, il y a un élément dont je n'ai pas parlé et sur lequel je ne dirai rien ou presque : la construction de cette enquête est primordiale. Avi Avraham est, bien sûr, le personnage principal. Mais, il partage l'affiche avec un autre protagoniste qu'on retrouve dans un chapitre sur deux.

Qui est ce deuxième intervenant ? Je ne dirai rien, pas même sous la torture, mais vous imaginez bien qu'il a son rôle à jouer dans tout cela. Reste à savoir lequel exactement, et c'est un des questionnements que le lecteur a tout au long du livre, échafaudant diverses théories, bien sûr. Ce personnage-là, croyez-moi, il est tout à fait étonnant, déroutant. Et pas que pour nous.

Ah, je suis frustré de devoir laissé cette partie dans l'ombre, d'autant qu'elle nous aurait permis quelques développements parallèles sans doute très intéressants. Mais, n'y pensons plus, jouons le jeu, le lecteur devra découvrir cet autre personnage-là par lui-même et essayer de découvrir pourquoi Dror Mishani a choisi de l'exposer ainsi, au même niveau que son flic.

Alors, venons-y, à ce flic. Avraham Avraham... Pas simple à porter, ce nom, un sujet de moquerie pour certains. Y compris encore maintenant, alors qu'il est commandant de police et qu'il va fêter ses 38 ans. Peut-être cela joue-t-il sur son caractère, qui sait ? Mais c'est surtout l'étonnante impression qu'on a un policier au bout du rouleau qui prime. Et que cette affaire ne va rien arranger.

Que dire ? Tout indique que Avi est un solitaire, mais que ce n'est pas forcément un choix. il vit seul, n'a pas de relation amoureuse sérieuse depuis un moment, va voir de temps en temps ses parents, mais pas souvent... Il s'entend bien avec Ilana, sa supérieure, avec son collègue Eliyahou Maaloul, avec lequel il a pas mal de points communs, et est très agacé par Shrapstein, le jeune qui monte, qui monte...

Avi n'a pas la quarantaine, et pourtant, il semble déjà appartenir au passé. On devine que son style, c'est plutôt l'intuition, les méthodes d'investigation à l'ancienne, la psychologie, l'écoute... Pas trop le genre à courir l'arme au poing derrière un suspect ou à se lancer dans une poursuite échevelée en voiture. Non, ce fumeur invétéré a des airs de gros nounours, mais il faut se méfier de l'eau qui dort...

Pourtant, ce qui frappe, et dès les premières lignes, c'est son état d'esprit. Je l'ai dit plus haut, Avi n'est pas dans son assiette quand la mère d'Ofer vient lui annoncer la disparition de son fils. Les raisons de ce coup de mou, on ne les connaît pas vraiment, c'est un état de fait : il est usé, lessivé, en plein doute.

Et, d'emblée, cela le pénalise : il est moins attentif aux autres. Sa manière d'éconduire, poliment, gentiment, Mme Sharabi, montre bien ce manque d'empathie qu'il va se reprocher ensuite et traîner comme un boulet tout au long de l'enquête. Fatigué, il n'écoute pas assez, il ne pose pas les bonnes questions, ne réalise pas le travail d'enquêteur nécessaire...

La culpabilité d'Avi, qui le met aussi en état de faiblesse par rapport à Ilana et Shrapstein, parce qu'il se reproche de ne pas avoir agi au mieux dès le départ, est un des axes forts de ce roman. Comment peut-il s'en dépêtrer ? Résoudre cette affaire, découvrir ce qui est arrivé à Ofer, tout cela suffira-t-il à calmer ce feu qui le ronge ?

C'est un curieux point de départ, tout de même, de nous présenter d'entrée un flic dans cet état, mal dans sa peau et dans sa tête. On est loin d'un héros flamboyant, imposant son autorité, agissant sans hésiter et avec confiance en lui et ses moyens. En cela, on retrouve chez Avraham Avraham quelques traits communs avec certains homologues du nord de l'Europe.

Oui, au fils des pages, je trouvais une curieuse ressemblance entre le flic de Dror Mishani et le Wallander d'Hennig Mankell ou l'Erlendur d'Arnarldur Indridasson, par exemple. Ils ont le même spleen chevillé au corps, ce même pessimisme quant à l'avenir, ces mêmes doutes sur eux-mêmes qui les tenaillent, en tout cas de mon point de vue.

Mais, Avi a tout de même une particularité qui se détache, très tôt dans le roman. On comprendra ensuite que c'est une vraie marotte et qu'il ressort son raisonnement à tout le monde ou presque, au point que d'autres le taquinent avec ça. Avi est un fondu de polar, romans, séries, films, etc. Il les observe, les visionne plusieurs fois et cherche ce qui lui semble être des invraisemblances, des erreurs.

En gros, il refait l'enquête en même temps que les personnages qu'il a sous les yeux, arrive à des conclusions différentes que l'auteur ou le scénariste, et essaye de déterminer pourquoi le héros se trompe, à coup sûr... Mais, il y a un corollaire à cette affaire : pour Avraham Avraham, il n'y pas pas de polar israélien et il ne peut pas y en avoir, parce que la société israélienne ne lui en fournit pas les ingrédients.

En elle-même, la mise en abyme serait déjà amusante, puisque celui qui estime que le polar ne peut exister en Israël est lui-même un personnage de polar, mais il se trouve que Dror Mishani va plus loin dans sa démonstration par l'absurde. Et, plus on avance dans l'intrigue, plus on se dit que Avi se goure, ce qu'ont l'air de penser ses collègues également. Mais est-ce si sûr ?

Pardon de ne pas être plus clair dans cette démonstration, cela nous emmènerait trop loin dans l'histoire, nous pousserait à en dévoiler trop. Mais, j'ai beaucoup apprécié cette facette d' "Une disparition inquiétante", à la fois parce qu'elle instille un peu de légèreté et même d'humour dans un livre où il n'y en a pas trop, et surtout, va nous mener dans des directions inattendues.

Je voulais découvrir le polar israélien, dont j'ai entendu et lu ces derniers mois beaucoup de bien, et j'ai aimé cette expérience. Retrouver un rythme plus lent, assez en phase, d'ailleurs, avec pas mal de séries policières actuelles (je pense à "Broadchurch", mais pas seulement), est une expérience agréable.

Et puis, surtout, parce que cette histoire qui part sur quelque chose d'assez simple, presque anodin, monte ensuite comme des oeufs en neige, avec une tension qui grandit et des questions qui s'accumulent. Dror Mishani mène bien sa barque et nous mène en bateau jusqu'à un dénouement qui brutalise d'un seul coup le lecteur.

Ce dénouement, assez ouvert, d'ailleurs, est un des gros points forts de ce roman, tant il nous prend à revers. A chacun de se faire une opinion, mais on se dit alors que ce n'est pas cette découverte qui va aider Avi à soigner son mal-être... A moins que d'autres éléments n'interviennent pour lui venir en aide. De quoi aussi, donner envie de lire les enquêtes suivantes d'Avi pour constater son évolution personnelle.

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