samedi 31 août 2013

"Je ne suis pas un gangster, je suis un hors-la-loi".

Si je vous dis Dennis Lehane, beaucoup d'entre vous me diront "Shutter Island" ou "Mystic River". J'en conviens, mais, pour le lecteur que je suis, son oeuvre maîtresse, pour le moment, est un roman un peu moins connu du grand public, une superbe fresque historique sur la police de Boston au lendemain de la première Guerre Mondiale, "Un pays à l'aube" (disponible en poche chez Rivages / Noir). Un livre à l'atmosphère noire, oppressante mais également révélatrice de la construction chaotique de cette Amérique qui fait tant rêver. Voici la suite de ce roman. Enfin, suite sur un plan chronologique, car les deux romans peuvent parfaitement être lus indépendamment (même si ce serait dommage). Ca s'appelle "Ils vivent la nuit", en grand format toujours chez Rivages (j'aime moins leur nouvelle maquette...) et ça nous plonge en pline Prohibition, avec des airs d'un roman de James Ellroy, mais à la sauce Lehane... Une sauce caliente, en l'occurrence.





Voilà 7 ans que le Volstead Act a instauré aux Etats-Unis ce qu'on appelle la Prohibition. Désormais, la fabrication, la vente et le transport de boissons contenant plus de 0,5% d'alcool est interdite. Une législation dans laquelle les pègres de tout le pays se sont engouffrées pour créer une économie parallèle particulièrement juteuse. Mais le contrôle de ce marché de l'alcool si profitable engendre aussi des guerres de gangs meurtrières...

Il faut dire qu'entre clans irlandais, italiens ou juifs, on ne s'entend pas très bien... Les rivalités exacerbées tournent régulièrement aux règlements de comptes ou à la guerre de territoire. Personne, dans un marché totalement illégal, n'a de scrupule à recourir à la violence pour faire comprendre à la concurrence qui est le plus fort et encaisser les plus confortables bénéfices.

Joe Coughlin, lui, a tout juste 20 ans, en cette année 1926. Fils d'un flic haut gradé de la police de Boston (Thomas Coughlin et les deux frères plus âgés de Joe étaient au coeur d' "Un pays à l'aube), il a choisi de devenir hors-la-loi. Pas Gangster, hors-la-loi, la nuance est de taille. Coughlin travaille pour lui-même pas pour un caïd. Avec ses deux acolytes, les frères Bartolo, Paolo et Dion, il espère réussir quelques coups fumants pour se remplir les poches.

Mais, a-t-il choisi le bon endroit pour réaliser son premier coup d'éclat ? Lorsque s'ouvre le roman, Joe et les deux frangins sont en effet en train de braquer un tripot clandestin de South Boston, appartenant à un des chefs de la pègre locale : Albert White. Le trio va repartir avec une bonne somme, laissant derrière lui le gros du produit des ventes d'alcool et de jeux truqués, ce sont des bandits, mais ils ne sont pas fou, mais aussi les hommes de main de White menottés, bâillonnés et passablement énervés...

Pourtant, si le coup est un succès, il a un goût d'inachevé pour Coughlin. Parmi le personnel présent lors du casse, il a remarqué, pour ne pas dire plus, une jeune femme, Emma Gould. Et il aimerait bien la revoir, et plus si affinités. Avec culot, il va retrouvé la demoiselle et entamer une liaison avec elle. Tout en sachant parfaitement qu'Emma était la maîtresse d'Albert White...

Si le caïd avait déjà peu goûté l'irruption dans son club et le vol de l'argent, là, c'est pire que tout ! Alors, l'idée de quitter Boston et d'aller vivre ailleurs l'idylle entamée après le casse grandit. Emma est partante, mais cela demande d'avoir un peu plus d'argent en poche pour voir venir. Un nouveau casse est donc organisé avec les frères Bartolo. Une banque, cette fois.

Mais l'affaire tourne mal, les flics interviennent, une poursuite s'engage, des coups de feu sont échangés, du sang versé... Désormais, Joe Coughlin n'est plus seulement un cave ayant un caïd pour ennemi, mais un braqueur recherché par toute la police de Boston... Une police dirigée par son propre père... Il devient urgent de changer d'air...

N'importe quel être sain d'esprit aurait mis les bouts sans demander son reste, mais Joe Coughlin est amoureux... Si partir, c'est mourir un peu, partir seul est encore plus terrible. Alors, il retourne chercher Emma. Une erreur qui va le conduire droit en prison, non sans être passé avant par la case hôpital. Et pas la peine de compter sur l'aide paternelle : si son administration a longtemps fermé les yeux sur les pots-de-vin qu'il a touché toute sa carrière, là, c'est trop. Thomas Coughlin est rétrogradé aussitôt...

Joe se retrouve pour sa part à la prison de Charlestown, là même où, peu de temps après, Sacco et Vanzetti seront envoyés à la chaise électrique. Un nid de vipères où il vaut mieux savoir se défendre si l'on veut survivre, à moins d'avoir un bon protecteur. Or, Joe est la cible de la vengeance de White, car on essaye plusieurs fois de lui faire la peau.

Quant au protecteur, il va le rencontrer après avoir montré son habileté à se sortir des situations les plus délicates. Il s'appelle Tommaso Pescatore, parrain d'un clan italien redoutable, et il va prendre Joe sous son aile. Une alliance qui n'aura rien, pour autant, d'un long fleuve tranquille et, tant qu'il sera derrière les barreaux, Joe sera en danger. Car, à Charlestown, la guerre des gangs fait autant rage qu'à l'extérieur, où les violences ont redoublé...

Alors, au moment de sa sortie, un peu plus de deux ans après son incarcération, il n'hésite pas longtemps avant d'accepter la proposition que lui a faite Pescatore lorsque lui-même a été libéré. Il quitte Boston et prend la direction de la Floride. A Tampa, il doit remettre de l'ordre dans la production et l'acheminement du rhum, dont les revenus sont capitaux pour les Pescatore et qui connaissent un certain laisser-aller...

Le hors-la-loi va devoir devenir gangster, désormais, un travail à plein temps. Reste que Joe Coughlin est encore un très jeune homme, un peu idéaliste, un peu naïf. Et il va commettre des erreurs. "C'est un tendre", dit-on de lui à un moment donné... Et un tendre, ça a des ennemis, tenaces, et ça croit dur comme fer à une loyauté que l'appât du gain a vite fait d'envoyer au fond des eaux avec des chaussures en ciment aux pieds... A Tampa, la vie est presque belle, mais ça pourrait bien ne pas durer...

J'en reste là pour l'histoire à proprement parler du roman de Dennis Lehane et nous allons aborder quelques thématiques, comme vous en avez l'habitude. A commencer par la période historique choisie par le romancier américain pour son histoire. Bien sûr, on a tous en tête des images des Incorruptibles, d'Elliot Ness et Al Capone, quand on dit Prohibition. A Boston, comme à Chicago, on ne fait pas dans la dentelle pour éliminer ses concurrents... Avant qu'ils ne cherchent à vous éliminer eux-mêmes...

Mais à Tampa, on découvre autre chose. J'ai cité James Ellroy en introduction pour cette partie précise du livre. Sur le plan écriture, les deux romanciers ont ce talent pour créer les ambiances noires. Mais Lehane est un calme, si je puis dire, par rapport à la folie furieuse d'Ellroy. Pourtant, dans "Ils vivent la nuit", ils se rejoignent avec un sujet commun : Cuba.

Pour Ellroy, ça commence surtout dans les années 40 et jusqu'à l'assassinat de JFK. Lehane nous offre une évocation de la Floride et de Cuba avant ces moments-clés. Pourtant, la fin des années 20 et la première moitié des années 30, cadre de ce roman, ne sont pas moins agités dans la région. Le "démon rhum", comme on dit, attise les convoitises des plus grandes familles du crime du nord des Etats-Unis et son contrôle un enjeu majeur.

On découvre ces familles cubaines installées aux Etats-Unis pour avoir fui la dictature de Gerardo Machado et qui servent d'intermédiaires entre les producteurs de rhum et les familles qui l'acheminent et le distribuent à travers le pays, si possible au nez et à la barbe des gardez-côtes et des services de police. Des familles qui rêveraient de pouvoir renverser la dictature en place... Et le crime organisé pourrait être d'une aide précieuse, en payant l'alcool avec des armes, par exemple... Ca ne vous rappelle pas quelque chose ?

Cette partie floridienne comporte quelques morceaux de gloire, si je puis dire, et Lehane offre à Joe l'occasion de grandir et de devenir un personnage central, gagnant en épaisseur et en intérêt. Il est devenu gangster presque par la force des choses, mais il n'a pas la fibre. Sa façon d'agir, même en étant à la tête d'affaires complètements illégales, n'a rien à voir avec l'archétype hollywoodien du gangster (et même avec les vrais dangers publics qui faisaient régner leur loi ici ou là)...

Il y a tout de même quelques éléments supplémentaires à prendre en compte, par rapport à un classique roman mafieux. Car on est dans le grand sud des ces années 20 où règnent la ségrégation. Or, parmi les Cubains, certains ont la peau sombre... Et, de toute façon, peu importe la couleur de peau : en Floride comme dans les Etats voisins, le sinistre Ku Klux Klan est implanté partout, faisant régner sa loi par la terreur. Pour eux, Joe est un "bouffeur de patates" représentant des "macaronis" pour lesquels ces suprématistes blancs n'ont aucun respect. Là encore, Joe aura du travail pour clamer ces excités prêts à tout.

Mais "Ils vivent la nuit" est aussi un roman très féminin. Avec 3 femmes qui vont jalonner la vie de Joe, 3 femmes qui sont très représentatives de l'homme qu'il est. Il y a Emma, dont on a déjà parlé, la maîtresse, il y a Gracielle, l'épouse, et il y a Loretta, la sainte. Chacune à leur manière vont faire grandir Joe, l'aider à se construire en tant qu'homme, pas seulement en tant que gangster, mais vont aussi quelquefois lui poser des problèmes pas évidents à gérer...

Emma Gould, ce n'est pas forcément la vamp telle qu'on l'imagine, mais un joli brin de fille qui le sait et compte dessus pour réussir. Devenue maîtresse d'un caïd, Albert White, elle espère devenir sa femme, mais l'autre n'a aucunement l'intention de lui donner le statut qu'elle convoite. Quand Joe s'amourache d'elle, l'opportunité est belle et elle va en profiter... Mais, ce choix va aussi la mettre dans un sacré pétrin. Et Joe plus encore.

Graciella est une cubaine de Tampa. On découvre son histoire au cours du roman, je n'en dis pas plus. Mais elle va prendre une place toute particulière dans la vie de Joe. Bien plus que la relation de travail initialement prévue. C'est une passionnée, une femme forte, déterminée. Elle est prête à tout, même à se mettre en danger pour faire libérer son île natale, mais c'est aussi une femme de coeur qui va mener une importante activité philanthropique en Floride comme à Cuba, une fois Machado déchu.

Je ne l'ai pas dit, mais Graciella est d'une beauté typique, une femme séduisante  mais aussi indépendante, malgré ce que l'on peut penser en découvrant son passé. Quand je dis qu'Emma est la maîtresse et Gracielle l'épouse, c'est aussi par rapport à la place qu'elles briguent chacune aux côtés de l'homme de leur vie. Emma n'entend rien aux affaires et, à la limite, ça ne l'intéresse pas tant que ça lui profite ; Graciella s'implique, parfois jusqu'à risquer gros, et elle est, autant qu'Esteban, celui qu'elle présente comme son frère, une chef de clan.

Enfin, il y a Loretta, la sainte. Elle aussi a une histoire bien compliquée, loin des contes de fée qui font rêver. Mais le qualificatif de sainte que je lui donne est bel et bien à prendre au pied de la lettre. Son rôle dans l'histoire est d'être d'une certaine manière l'exact opposée de Joe, mais aussi l'incarnation de sa mauvaise conscience. En agissant comme elle va le faire, elle va lui poser un problème quasiment insoluble...

Joe, on l'a dit, n'a rien d'une figure impitoyable du milieu qui règle tout par la violence. D'ailleurs, il n'est pas un tueur, même s'il doit, parfois, se salir les mains. Son truc, c'est le dialogue, la concertation. Et c'est sans doute, dans son métier, une énorme faiblesse. Pour plusieurs raisons, que je ne vous dévoilerai pas, Joe ne veut pas agir avec Loretta comme devrait le faire n'importe quel gangster, qui plus est simple consigliere et non pas chef de famille.

Mais la jeune femme est si différente de tous les gens qu'il a rencontrés jusque-là, elle incarne de façon lumineuse une rédemption à laquelle Coughlin inspire sans doute inconsciemment. Une rédemption que la fin de la Prohibition, promulguée à son arrivée à la Maison Blanche par Franklin D. Roosevelt rend possible. C'est tout de même oublier de chose : quand on est gangster, on se doit d'obéir aux ordres, et de la sainte à la martyre, il n'y a qu'un pas...

Loretta est un personnage secondaire si l'on considère l'ensemble du roman, mais elle a un rôle-clé dans sa dernière partie. C'est la sainte qui annonce la fin du paradis et le retour en enfer. La vie de gangster est ainsi faite, le calme précède toujours la tempête. Et il est dit que la vie de Joseph Coughlin, fils d'un policier émérite de Boston, devenu le patron du trafic d'alcool (et autres activités illicites) à Tampa, Floride, ne sera jamais une vie dorée...

Dennis Lehane nous offre une nouvelle fois un bijou de roman noir. La fin est peut-être un peu abrupte pour mon goût de lecteur, mais je la comprends. En exergue, le romancier a placé une phrase de Lucky Luciano, autre figure de la pègre américaine de ces années-là (qu'on croise d'ailleurs en chair et en os dans le cours du livre) : "il est trop tard pour devenir quelqu'un de bien". Or, c'est justement ce que Joe Coughlin, tout au long de ce roman, essaye de démentir.

Parce que Joe est avant tout un hors-la-loi, mais pas un gangster.

Parce qu'il ne veut pas devenir comme ceux qui vivent la nuit.


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