samedi 15 juillet 2017

"La Grèce de Kérylos n'était pas une mascarade, c'était une tentative pour retrouver la beauté pure".

En plein weekend de départ en vacances, prenons donc la direction de la Côte d'Azur, mais pas pour lézarder sur une plage, plutôt pour visiter un édifice particulier qui donne son nom à notre roman du jour : "Villa Kérylos" (en grand format aux éditions Grasset). L'auteur, Adrien Goetz, membre depuis le début de cette année de l'Académie des Beaux-Arts, a choisi de nous raconter la Villa Kérylos, la destinée de son fondateur et de la famille de celui-ci, le projet dans lequel s'inscrivait cette étonnante demeure, à travers le récit d'un personnage de fiction qui a bien connu les lieux, y a grandi, s'y est formé, mais d'où il a choisi de partir pour voler de ses propres ailes. Et, à travers l'histoire de ce personnage, et plus particulièrement de son retour à la Villa Kérylos, il nous offre une page d'histoire, une page d'histoire de l'art, mais pas seulement. Une page d'histoire du XXe siècle, également, marquée par le retour de la barbarie... Un certain éloge du classicisme, dans le domaine des arts et de la culture, mais pas uniquement, à travers un lieu unique, démesuré, presque une folie, presque une utopie, en surplomb de la Méditerranée...



En 1902, Théodore Reinach lance sur la pointe des Fourmis, à Beaulieu-sur-Mer, dans les Alpes-Maritimes, la construction d'une demeure tout à fait exceptionnelle. Il faudra six années de travaux pour que soit achevé ce chantier exceptionnel, suivant les plans de l'architecte Emmanuel Pontremoli : la Villa Kérylos (du mot grec désignant l'hirondelle de mer).

En cette même année 1902, Achille a une quinzaine d'années. Il est un témoin privilégié de la construction de la Villa Kérylos, car il habite la maison voisine. Une maison qui appartient à une autre célébrité de l'époque, certainement bien plus populaire que ne l'est Théodore Reinach, puisqu'il s'agit de Gustave Eiffel.

Mais, Achille n'est pas un membre de la famille du fameux ingénieur. Il est le fils du jardinier et de la cuisinière des Eiffel. Mais c'est aussi un garçon curieux, ambitieux, aussi, furieusement prêt à tout pour s'extraire de son milieu social d'origine. Un garçon qui possède une vraie soif d'apprendre que Théodore Reinach va vite remarquer.

Bientôt, au grand dam de la mère d'Achille, le propriétaire de la Villa Kérylos va prendre sous son aile le jeune homme, l'installant carrément dans cette maison hors norme. Achille, qui a le même âge que Adolphe Reinach, le neveu de Théodore, dont il va devenir l'ami inséparable, devient alors petit à petit un membre de cette famille, auprès de laquelle il va se former.

Sous la férule des Reinach (Théodore, bien sûr, mais aussi les deux frères de celui-ci, Joseph et Salomon, souvent de passage à la Villa), Achille va bénéficier d'un riche enseignement qui va faire du fils de la cuisinière des Eiffel un personnage cultivé et amateur d'arts, envisageant de devenir lui-même un jour artiste.

Mais cette période va aussi être l'occasion de découvrir la Villa Kerylos sous toutes ses coutures, dans toutes ses pièces, dans toute sa folie et son ambition artistique, architecturale et même, au-delà de tout cela. Achille est l'un des habitants qui peut vivre et évoluer dans cet endroit comme un poisson dans l'eau... Jusqu'à ce que se produise une rupture...

Lorsque l'on fait la connaissance d'Achille, de nombreuses années ont passé. Les temps ont changé, les centres d'intérêt, également. Et, désormais, la Côte d'Azur fait parler d'elle parce que les stars (et les starlettes) y affluent au moment du festival de Cannes et parce que le prince Rainier de Monaco vient d'en épouser une : Grace Kelly...

Un demi-siècle a passé depuis la fondation de la Villa Kérylos. Les Reinach sont morts et l'endroit n'est plus ce lieu plein de vie et d'art, de splendeur et de démesure. Elle menace même ruine... Voilà près de trente années que Achille n'y a pas remis les pieds et il peut aisément mesurer les changements qui s'y sont opérés.

Achille approche des 70 ans, c'est un vieil homme qui a su rompre les liens avec les Reinach et leur excentrique villa pour mener sa vie telle qu'il l'entendait. Pourtant, au soir de son existence, alors que la pérennité même de la Villa Kérylos ne semble pas assurée, il y revient. Le but de cette visite, cette ultime visite est aussi un des enjeux de cette histoire...

Par où commencer ? "Villa Kérylos" est le genre de livre qui met mon esprit en effervescence au moment d'en parler sur ce blog... Alors, prenons les choses dans l'ordre, et parlons du personnage principal. Non, pas Achille, mais bien la Villa Kérylos elle-même, puisque c'est bien plus qu'un simple décor.

Je n'y suis jamais allé, j'en parle donc à travers le livre d'Adrien Goetz et de ce que je peux en lire sur le web. Le projet de Théodore Reinach est de créer une maison dont le confort serait celui de son temps, mais qui suivrait les plans d'une demeure de l'Antiquité grecque. Et pour cela, il va s'inspirer des vestiges des villas de l'île de Délos.

C'est pour cela que la Villa Kérylos, en plus de son architecture très particulière, sera connue pour ses extraordinaires mosaïques, que l'on retrouve dans chacune de ses pièces. Et le roman est l'occasion de découvrir cette extraordinaire demeure sous bien des angles (gloire à internet de nous donner la possibilités de mettre des images sur les mots des romanciers !).

Comme l'indique le titre de ce billet, il y a chez Théodore Reinach une recherche très profonde à travers ce projet qu'on pourrait juger pharaonique, indécent : celle du beau. Et, pour cet homme qui a plus d'une corde à son arc, scientifique, dans différents domaines, dont l'histoire, archéologue, musicologue, amateur d'art, la beauté est symbolisée par la civilisation grecque antique...

Alors, il essaye, en ce début de XXe siècle, de transposer cette beauté dans cette époque éprise de modernité et de connaissance. Et inscrit cette villa, qu'il veut parfaite, en tout cas, représentation de sa conception de la perfection, dans toute une série de splendides demeures construites à la même période, sur cette Riviera, qui devient alors un lieu prisé des classes aisées.

Tout cela nous amène à un deuxième personnage central de "Villa Kérylos" : Théodore Reinach. Une chose m'a surprise, lorsque j'ai terminé ma lecture du roman d'Adrien Goetz : il n'existe aucune biographie de Théodore Reinach. Or, le personnage qu'on croise au fil des pages s'avère passionnant, étonnant, fascinant, même, par son excentricité.

Théodore Reinach est un personnage typique de la IIIe République : issu d'une famille de banquier juifs originaires d'Allemagne, il est un homme de science et de savoir, passionné à la fois par le progrès et par le passé, au point de chercher à en faire la synthèse. Philanthrope, homme politique, républicain affirmé, c'est un homme qui s'intéresse à tout, tout le temps.

A l'image de son voisin à Beaulieu, Gustave Eiffel, il est une figure intellectuelle majeure du pays durant la Belle Epoque. Et à l'image d'Eiffel également, son image souffrira de quelques scandales. Celui de Panama, comme tant d'autres, mais aussi d'autres, liés à son enthousiasme et à sa passion pour les découvertes archéologiques majeures.

Il y a quelque chose de terriblement fragile chez cet homme, dont on se demande, et c'est particulièrement valable lorsqu'il est à la Villa Kérylos, s'il vit vraiment dans le même monde que le nôtre. Il y a chez Théodore un petit côté Tryphon Tournesol, pour la dimension excentrique du personnage, cette folie douce nourrie d'art et d'histoire.

Il y a surtout une personne qui s'est lancé dans une sorte d'utopie : proposer au monde sa vision du beau contre la barbarie. Or, "le grec ne sert à rien, mais l'avoir appris c'est ce qui nous distingue des barbares", dit Théodore à Achille. Théodore Reinach ne cesse de faire l'éloge de l'enseignement classique, ces fameuses humanités...

Un enseignement qui passera également, pour Adolphe et Achille, par un voyage dans le bassin méditerranéen, berceau de cette civilisation que chérit tant Théodore. Les Reinach renouent ainsi avec la tradition séculaire du Grand Tour, elle aussi symbolique à plus d'un titre dans le contexte de cette histoire.

Barbarie... le mot est fort. Mais, avant de prendre son sens actuel, il était utilisé sous l'antiquité pour désigner ceux qui étaient hors de la civilisation. Et donc à la culture qu'elle véhicule. C'est dans ce sens qu'il faut entendre ce mot, je pense, lorsque Théodore Reinach l'emploie : les barbares sont ceux qui remettent en cause ce classicisme, qui incarne le beau à ses yeux.

Or, ce début de XXe siècle va marquer la naissance de mouvements artistiques qui, plus encore que ceux nés du romantisme au XIXe, vont remettre en cause le classicisme dans sa totalité. Ce n'est certainement pas un hasard si Achille, une fois parti de la Villa Kérylos pour vivre sa vie, va devenir un peintre cubiste...

La rébellion d'un fils rejetant son père, sous le coup de la colère, on est dans un processus psychanalytique. Et ce roman est une sorte de séance au cours de laquelle Achille exorcise tout cela. Il revient à la Villa Kérylos pour affronter son passé, faire le bilan, se rédimer, aussi, mais assumer ses choix qui l'ont mené aux antithèses de l'utopie de son père spirituel.

Et Achille, c'est un peu le pont entre ces deux rivages, classicisme et modernité, absolument irréconciliables. Celui qui peut parfaitement raconter le cheminement de l'une à l'autre de ces rives. Voilà aussi pourquoi il était nécessaire d'avoir le recul, et le recul d'une vie presque entière, pour revenir sur tous ces changements.

Mais ce n'est pas la seule raison. Une autre raison, mystérieuse, que l'on entrevoit d'abord sans la comprendre, avant qu'elle ne prenne forme au fil du récit d'Achille, existe. Et elle justifie parfaitement la visite du vieil homme dans cette maison désolée (la Villa Kérylos ne sera classée qu'en 1966). Un dernier hommage, une main tendue pour une réconciliation posthume avec les Reinach...

Je me suis écarté de mon sujet, la barbarie. Revenons-y. L'autre barbarie dont il est question sera politique. Et suivra avec une terrible exactitude les événements de cette première moitié du XXe siècle. Ainsi, la Première Guerre mondiale tient-elle une place majeure dans l'histoire de "Villa Kérylos". Aussi bien dans son aspect historique que dans sa dimension fictionnelle.

Un conflit mondial sanglant qui devient ainsi une forme de barbarie qui va marquer la fin de la Belle Epoque, mais aussi, d'une certaine façon, la fin des Reinach. L'entrée dans ce XXe siècle qui rompt, par bien des aspects, parfois positivement, mais souvent négativement, avec ce XIXe humaniste et intellectuel dont Théodore Reinach était une des figures de proue.

Mais, la barbarie est déjà en marche, lorsque débutent les travaux de la Villa Kérylos. L'affaire Dreyfus est encore récente et ses conséquences se font toujours sentir. Les Reinach sont juifs, et originaires d'Allemagne, qui plus est... On ne peut pas laisser de côté l'antisémitisme d'une France revancharde qui fait voit vite des ennemis partout.

On est aux antipodes de la pensée de Théodore Reinach, là. Et, s'il semble parfois ne pas avoir vraiment conscience du monde qui l'entoure, ses préoccupations sur la montée de la barbarie montre qu'il est certainement sensible à ce sujet. Mais, on peut aussi voir en lui un visionnaire annonçant ce qui se produira plus tard... La montée des fascismes...

Sous l'Occupation, la famille Reinach subit les persécutions nazies. Les deux fils de Théodore furent déporté, Léon n'en revint pas. Des oeuvres d'art furent volées, tout comme les archives concernant la construction de la Villa Kérylos. Hélas, elles ne seront jamais retrouvées, et c'est un manque pour mieux comprendre l'élaboration de ce projet fou...

La barbarie, cette fois dans le sens où nous l'employons, a frappé de plein fouet les Reinach, précipitant sans doute la fin du rêve de beauté qu'incarnait la Villa Kérylos... Et de la pire des façons, celle qui renverse à peu près tous les idéaux d'un Théodore Reinach. Jusque dans la remise en cause de la civilisation...

Reste une dernière forme de barbarie, sans commune mesure avec la précédente. Celle-là, c'est Achille qui en est le témoin direct. Lorsqu'il revient à la Villa Kérylos, le monde a profondément changé. L'art dominant, c'est le cinéma ; le média qui va s'imposer, c'est la télévision ; les centres d'intérêt qui vont émerger, c'est le people...

J'ai vu, dans ce roman, une sorte d'avertissement qui nous est lancé, à nous, lecteurs du XXIe siècle : attention, la barbarie passe aussi par la chute du savoir et des connaissances... Du point de vue d'un Théodore Reinach, notre monde moderne a d'ailleurs sans doute les deux pieds dedans et continue de s'enfoncer. Comme lorsque l'enseignement des langues mortes se retrouve réduit à la portion congrue.

Je me suis concentré sur de nombreux aspects de ce roman, au détriment d'autres, forcément. L'amour, l'amitié, sont aussi présents dans ce livre, Achille est un personnage en quête d'un accomplissement qu'il n'a pu trouver, même en s'éloignant de la Villa Kérylos. Il y a, non pas une intrigue, le mot serait un peu fort, mais un  mystère qui plane au-dessus de ce roman.

Mais tout cela, vous le découvrirez en lisant "Villa Kérylos", et vous voyagerez alors jusqu'au Mont Athos, en Grèce, mais aussi à Paris, à Cambo-les-Bains et bien sûr, le long de cette French Riviera qui fit la renommée et assit la tradition touristique de notre cher et vieux pays. Le tout en quête de cette inaccessible étoile : la beauté. Une allégorie, un mythe...

Un dernier mot sur l'auteur, Adrien Goetz, qui nous sert de guide. Merci à lui de nous donner la possibilité de découvrir ce monument passionnant qu'est la Villa Kérylos. Nul doute que, lors d'une prochaine visite dans le sud, il faudra que j'aille la voir de plus près... Pour son architecture, son excentricité, sa beauté... Mais aussi ses mystères...

A l'instar d'une autre fameuse énigme littéraire que l'on croise, et ce n'est pas une invention de l'auteur, dans "Villa Kérylos" : l'Aiguille creuse. Est-ce un hasard ou est-ce une des raisons qui a aiguillé Adrien Goetz vers Théodore Reinach et sa majestueuse demeure ? Car le gentleman cambrioleur est un point commun qu'ont Théodore Reinach et Adrien Goetz.

Prix Arsène-Lupin en 2008, pour "Intrigue à l'anglaise", le précédent roman d'Adrien Goetz s'intitulait "la Nouvelle vie d'Arsène Lupin". Or, vous découvrirez sans doute comme ce fut mon cas, que Maurice Leblanc s'inspira de Théodore Reinach et de certaines de ses mésaventures pour nourrir son imagination et signer l'une des plus célèbres aventures de son personnage.

Cet aspect peut sembler anecdotique, et pourtant, vous verrez que ce n'est pas le cas. A sa manière, Adrien Goetz rend hommage à ces deux hommes qui ont marqué le début du XXe siècle. Mais cette fois, Théodore Reinach, par l'intermédiaire de l'écrivain du XXIe siècle, prend une revanche éclatante sur le romancier du XXe, qui se moqua de ses déboires...

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