dimanche 2 juillet 2017

"Tu es condamnée à faire le Mal. Toute ta vie... tu souffriras, et c'est ce qui te garderas humaine".

Après l'héroïne très... particulière de "Méthode 15-33", j'ai souhaité découvrir un autre personnage féminin, apparemment musclée, comme le laisse entendre le titre de notre roman du jour. Et je n'ai pas été déçu, parce que la demoiselle en question est un sacré numéro. Mais, comme le laisse entendre le titre de ce billet, c'est aussi un personnage contrarié, en quête d'elle-même et cela la rend plus grande. Avec "Brutale", Jacques-Olivier Bosco, à l'instar des joueurs de foot, quitte les éditions Jiigal pour monter de division et rejoindre une écurie ambitieuse et en plein essor, La Bête Noire, label thriller des éditions Robert Laffont. Il nous offre un thriller spectaculaire et ultra-violent, haletant et sans temps mort, avec un dénouement qui pourrait faire jaser certain(e)s lecteurs(trices). Un roman de genre revendiqué ouvertement, puisque, derrière le vernis du thriller, on retrouve des codes empruntés au fantastique...



Lise Lartéguy est flic. Elle est membre d'un des groupes de la Crime, désormais installée dans un nouveau bâtiment, le Bastion, situé dans le quartier des Batignolles, et non plus au mythique 36, quai des Orfèvres. Elle y est un peu comme chez elle, car, chez les Lartéguy, on porte l'uniforme depuis de nombreuses générations. Policier ou militaire, on ne sort guère de ce schéma.

D'ailleurs, le père de Lise, mort en service, a été, des décennies durant, un des pontes de la PJ. Et c'est bien pour cela que la jeune femme fait encore partie de la police, malgré un comportement souvent aux limites de ce qui est acceptable. Lise est une femme d'action et lorsqu'elle se lance, plus rien ne peut l'arrêter.

Lise est une belle jeune femme, son allure en impose, son caractère, aussi. C'est elle, la "Brutale" du titre du roman. Depuis toujours, elle est habitée, consumée par un besoin de violence inexplicable qu'elle essaye de maîtriser tant bien que mal. Mais rien n'est simple et, si elle ne bénéficiait pas de certaines protections en haut lieu, sans doute ne serait-elle pas dans sa situation actuelle...

Lorsqu'elle sent monter en elle ce besoin de violence, alors, elle cherche à l'assouvir. Nuitamment, elle part en chasse. Oh, pas de n'importe qui, non. Consciente que cette violence peut être un mal pour un bien si elle l'utilise à bon escient, elle se mue en justicière impitoyable et va régler leurs comptes à quelques personnages sordides que la loi n'a pas su mettre hors d'état de nuire.

Seulement, parfois, elle laisse sa nature reprendre le dessus. Comme ce soir où, à la sortie d'une boîte, elle est témoin d'un braquage musclé. N'écoutant que son sens du devoir, elle s'élance à la poursuite des braqueurs et provoque un énorme bazar sur une autoroute. Carambolages, fusillades, elle manque même d'y laisser sa vie...

Décidément, elle est indécrottable et, à la PJ, on commence à se dire qu'on ne pourra pas la défendre éternellement si elle n'y met pas un peu du sien. Alors, Lise prend sur elle, essaye de se faire discrète, ce qui est presque impossible pour elle. Jusqu'à ce que son frère Camille, officier de gendarmerie, soit blessé lors d'un banal contrôle routier.

Témoin de l'incident, elle réussit à sauver in extremis son frère, son confident, son éternel soutien, familial et financier. Cette fois, plus rien ne pourra entraver son enquête, il lui faut retrouver ceux qui ont tiré sur Camille et l'ont laissé pour mort. Et leur faire payer cet affront personnel, à n'importe quel prix.

Ce qu'elle n'imagine pas encore, c'est qu'elle va se mettre en chasse de personnages aux antipodes des petites frappes, des trafiquants minables et des pédophiles cachés sous l'aspect de bons pères de famille. Et surtout, elle va se retrouver face à une enquête déroutante pour retrouver celui ou ceux qui assassinent des jeunes femmes et abandonnent leurs corps exsangues aux quatre coins de l'Europe...

Forcément, on va s'intéresser beaucoup à Lise, dans ce billet. Elle est le moteur de ce thriller, elle en est l'âme. Mais, surtout, elle fait partie de ces personnages qu'on voit de plus en plus apparaître et qui brisent le concept du héros monolithique, et même du héros à failles. Car, Lise, comme Dexter, par exemple, pourrait tout aussi bien être une méchante qu'une gentille.

Le parallèle avec le personnage créé par Jeff Lindsay, devenu star de série télévisée, n'est pas anodin. Lise n'est pas une serial killer, c'est vrai, mais elle est dépendante de la violence et, avec l'aide de son père, elle a cherché des moyens de canaliser tout cela pour que cela puisse devenir utile, que cela lui servir la loi et non la combattre.

Dans cette recherche qu'on pourrait qualifier de morale, elle rejoint donc son homologue floridien, châtiant les "vrais méchants", les dangereux, les salauds. Car, si Dexter est un personnage à l'existence tout à fait ordinaire, s'il cherche à construire un bonheur simple, Lise, elle, est en quête d'une impossible rédemption.

Lise est un personnage malheureux, comme si une malédiction pesait sur elle. Condamnée à faire le mal, condamnée à souffrir... Les fées qui se sont penchées sur son berceau devaient plutôt être des sorcières, et des vicieuses, avec ça ! Oui, Lise est condamnée à souffrir et Jacques-Olivier Bosco a manifestement choisi de s'appuyer sur cette ligne...

Décidément, la génération actuelle d'auteurs de thrillers français ne fait aucun cadeau à ses personnages ! Bien au contraire, non contents de les mettre dans des situations fort périlleuses, ils n'hésitent pas à leur faire subir les pires tourments. Ils sont vecteurs de violence, mais ils en sont aussi la cible et en conserveront des cicatrices, tant physiques que mentales.

Mais Lise Lartéguy est aussi un personnage qui dépasse le cadre du thriller. J'ai plein d'images qui me sont passées en tête lors de ma lecture. La première, c'était Michael Winner, le personnage incarné par Charles Bronson dans "Un justicier dans la ville". La scène d'ouverture de "Brutale" explique cette première idée, vite abandonnée.

D'abord, parce que, physiquement, le lien n'était pas évident. Ensuite, parce que le contexte général autour de son expédition punitive ne collait pas. Alors, d'autres images issues de films plus récents et plus cohérents ont pris le relais. A commencer par Beatrix Kiddo, la mariée du "Kill Bill" de Quentin Tarantino.

Je ne pense pas être le seul à y avoir pensé, il suffit de regarder l'image de couverture pour que cette référence vienne à l'esprit. La combinaison de moto de Lise n'est pas jaune, elle est plus MMA que kung-fu, mais elle possède cette même prestance, cette même capacité de déchaîner la violence, mais aussi, disons-le, ce côté indéniablement sexy qui va nous amener à d'autres références.

Car j'ai aussi laissé Beatrix en route. Lise préfère les calibres, et les gros, de préférence, aux sabres japonais. Et puis, son côté nocturne, cette silhouette noire qui sort de l'ombre m'a fait penser à un autre personnage, celui qu'incarne Kate Beckinsale dans la série de film "Underworld". Avec Selene, on est au plus près sur l'allure du personnage imaginé par Jacques-Olivier Bosco.

Et surtout, il nous ouvre une nouvelle porte : celle du fantastique. Attention, soyons clairs, "Brutale" est un thriller, il n'y a rien de surnaturel, de paranormal dans cette histoire. En revanche, il est évident que Jacques-Olivier Bosco a choisi de jouer avec les codes du fantastique, et ce, dans différents aspects de son roman.

Or, "Underworld" est une histoire qui met en scène des loups-garous et des vampires. Deux archétypes auxquels on pense inévitablement lorsqu'on lit "Brutale". Les premiers, parce que Lise, en se lançant dans ses raids nocturnes d'une violence inouïe, semble posséder cette capacité de métamorphose qu'on les lycanthropes.

Les seconds, et là, je ne détaillerai pas, vous comprendrez aisément pourquoi, parce que l'un des éléments centraux de l'intrigue, c'est la découverte de corps de jeunes femmes exsangues... A de nombreuses reprises, au cours du livre, on va se trouver plonger dans un univers qui rappelle la fantasy urbaine, les comics.

Et cela nous amène aux dernières références que j'évoquerai. Il y a chez Lise, lorsqu'elle revêt sa tenue sombre, son casque et qu'elle va chercher la castagne pour se défouler, un côté Batman. Et l'on retrouve aussi chez Lise, comme chez Bruce Wayne, ces forts questionnements personnels, ces angoisses sourdes et profondes, ces douleurs liées à la famille...

J'ai une autre image qui m'est venue, dès les premières lignes du roman, d'ailleurs, dans le prologue, celle de Bruce Willis dans "Incassable", de M. Night Shyamalan. Sous la pluie, vêtu d'un poncho, vu de dos, il a l'aspect d'un personnage de comics usé, abîmé, mais toujours investi de son pouvoir et de sa quête.

Lise aussi donne cette impression, de puissance et de lassitude, de puissance et d'impuissance (la première, qu'elle exerce en tabassant ses cibles, la seconde, parce que le mal qui la ronge est incurable), de violence et de folie... De culpabilité, une gigantesque culpabilité. D'emblée, on est dans le vif du sujet : on est bien en présence de la principale protagoniste du livre, et elle dépote.

"Brutale" est bien nommé. Il faut le dire, c'est extrêmement violent, mais comme souvent, funeste paradoxe, cela donne quelque chose d'extrêmement spectaculaire. Lise est une tête brûlée, elle semble n'avoir rien à perdre et se lance à chaque fois dans ses raids avec la même détermination. Comme si elle ne craignait pas d'y rester. Comme si y rester serait un soulagement...

Malgré tout, malgré l'aura sombre et dangereuse qui l'entoure, on s'attache à Lise. On assiste à cette lutte intérieure, ce bras de fer qu'elle essaye de remporter contre elle-même, mais aussi à tout ce qui va lui arriver lors de cette épineuse enquête. Lise Lartéguy, c'est une bombe à retardement avec le désespoir comme combustible.

J'ai apprécié cet univers, sombre, violent, douloureux, flippant, aussi, car ce qui se passe dans cette histoire nous plonge dans cette folie humaine qu'on croit toujours fictionnelle, alors que la réalité n'a rien à lui envier. J'ai aimé ce personnage très fort, déroutant et touchant, insaisissable et étourdi de violence, éprise de justice alors qu'elle doit elle-même faire avec une position très injuste...

On la laisse à regret, à l'issue d'un épilogue qui remue, synthèse de tout ce qu'on a dit jusque-là. A regret, oui, pour plein de raisons, mais avec la certitude qu'on la retrouvera bientôt. Il y aura une suite à "Brutale". Lise poursuivra son impossible quête, affrontera ses démons et sa culpabilité et essaiera d'exorciser tout cela dans une nouvelle enquête qui sera, n'en doutons pas, fort sanglante...

Je vous propose de finir ce billet en musique. C'est un élément dont je n'ai encore rien dit, mais "Brutale" est rythmée par une riche et très intéressante bande-son, qui vient parfaitement illustrer les situations et l'état d'esprit de Lise. Je vous propose d'écouter deux titres, le premier qui ouvre le roman, le second qui le clôt... Et tout est presque dit dans ces deux chansons...




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