jeudi 20 juillet 2017

"La vieillesse vous arrache les choses une à une. C'est comme avancer à reculons à travers le temps où vous les acquériez une à une".

Vieillir. Se retourner sur le temps qui passe, inexorablement. Se souvenir... Ce sont des thèmes que l'on rencontre régulièrement dans les livres qui passent entre nos mains. En voilà un nouvel exemple avec ce que l'on pourrait qualifier de mémoires, mais des mémoires rassemblés dans un court ouvrage et pas dans une interminable série de tomes. Des mémoires dans lesquels l'art, et particulièrement la littérature, tient une place éminente. Et pour cause : l'auteure de ce livre a baigné toute sa vie dans cet univers. "Pomme Z", de Ginevra Bompiani (publié aux éditions Liana Levi ; traduction de Jean-Paul Manganaro), est un regard plein de nostalgie sur un passé révolu à l'hiver d'une existence très bien remplie. Un jour, sans doute, quelqu'un écrira ce même genre d'ouvrage et évoquera sa rencontre avec Ginevra Bompiani parce qu'elle aura marqué sa vie, l'aura guidé, l'aura enrichi, lui aura appris, lui aura apporté quelque chose. Et les lecteurs liront cela avec une certaine admiration, et même un brin de jalousie...



Dois-je expliquer le titre de ce livre ? Peut-être y a-t-il, après tout, des fanatiques exclusifs du PC qui n'ont jamais, au grand jamais, eu sous les doigts le clavier d'un ordinateur de marque Apple. Alors, expliquons, pour ceux qui ne jurent que par la touche CTRL et sont allergiques aux pommes... Pomme Z, c'est la commande manuelle qui permet, sur Apple, de revenir en arrière.

Ginevra Bompiani écrit ce livre de souvenirs de cette même façon : en se retournant sur son existence, étape par étape, des souvenirs les plus récents aux plus anciens. A chaque chapitre, c'est comme si elle appuyait sur les deux touches en même temps et revenait en arrière. Avec, à chaque fois, des expériences si marquantes qu'elles demeurent gravées dans sa mémoire depuis longtemps.

Une fois n'est pas coutume, ce billet ne débute pas par un résumé du livre, mais par quelques explications nécessaires pour que vous appréhendiez la teneur de notre livre du jour. En fait, en y repensant, il est un peu construit lui aussi, selon le principe du Pomme Z, puisque l'on remonte de ce qui est habituellement à la fin vers ce qui arrive en tête...

Et, parmi ces informations, il nous faut évoquer la personnalité de l'auteure, Ginevra Bompiani. Certains d'entre vous ont sans doute déjà croisé ce patronyme, et pour cause, c'est le nom d'une des plus grandes maisons d'édition italienne. Ginevra est la fille de son fondateur, Valentino Bompiani, qui a créé cette maison en pleine période fasciste, régime qu'il défia par sa politique éditoriale.

Ginevra, née en 1939, a suivi la voix tracée par son père. Elle aussi a été éditrice (son père a d'ailleurs créé pour elle une collection de littérature fantastique et elle a elle-même cofondé les éditions Nottetempo), mais également écrivaine et traductrice : elle a traduit en italien des auteurs comme Céline, Yourcenar, Deleuze ou Artaud. Elle a également enseigné la littérature pendant longtemps.

Nous avons donc là quelqu'un qui occupe une place considérable dans le paysage littéraire et éditorial italien, et même européen. Ce parcours, Ginevra Bompiani ne choisit pas de le retracer à la façon d'une autobiographie, avec moult détails et le respect de la chronologie. Même le terme mémoires, utilisé en préambule, n'est pas non plus le bon. Recueil de souvenirs serait plus juste.

Et, curieusement, "Pomme Z" s'ouvre sur une première partie qui n'a rien à voir avec la littérature, mais avec des chapitres retraçant son expérience au sein d'une ONG qui intervenait auprès des réfugiés fuyant l'ex-Yougoslavie déchirée par la guerre civile, au milieu des années 1990. Et, d'emblée, à travers cet exemple, Ginevra Bompiani expose un des éléments forts de son livre.

Chaque expérience qu'elle évoquera dans cet ouvrage est achevée. Si j'osais, je dirais qu'il s'agit de chapitres de sa vie auxquels Ginevra a mis un point final, des pages de son existence qu'elle a tournées pour passer à autre chose. Des épisodes que d'autres ont recouverts, comme des palimpsestes, et qu'elle redécouvre en appuyant sur les touches Pomme et Z.

Et, pour la plupart de ces souvenirs, ce qui leur sert de point final, c'est la mort des principaux protagonistes. Ginevra était alors une jeune femme quand ces personnages considérables entamaient la dernière partie de leur vie. La voilà désormais dans cette position et elle nous confie ces souvenirs qui lui sont chers et qui, à leur manière, racontent la vie culturelle européenne à différentes époques.

Dans "Pomme Z", on croise ainsi des personnalités comme le poète espagnol José Bergamin, que tout le monde appelait Pepe, on évoque la ponctualité maladive de l'écrivain et critique Giorgio Manganelli qui gâcha sa rencontre avec Italo Calvino, on boit du champagne avec Gilles Deleuze et l'on assiste au crépuscule d'Elsa Morante.

On assiste au singulier entretien entre Ginevra et la mystérieuse Anna Maria Ortese, on est témoin de la rencontre de la jeune Ginevra avec Ingeborg Bachmann, dont elle ignore alors tout. Elle évoque son père à travers sa rencontre avec le peintre Piero Guccione et se rappelle d'une rencontre marquante pendant la IIe Guerre mondiale, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant.

Au fil des pages, on aperçoit d'autres personnalités, qui font presque des caméos dans ce livre. Certaines nous sont connues, d'autres moins. D'autres ne sont pas clairement nommés, comme cette femme que l'on ne connaîtra que sous le prénom Lola, ou alors des anonymes que Ginevra a rencontrés par le plus grand hasard.

L'un de ses anonymes est peut-être le personnage qui m'a le plus marqué. Parce que cette brève discussion m'a profondément touché. L'optimisme indéboulonnable de cet homme, ses mots rassurants m'ont remué. Curieusement, ce bref chapitre est raconté à la troisième personne, et non à la première. Et l'on enchaîne avec le chapitre suivant en souhaitant qu'il soit resté "serein et tranquille".

Ce court recueil, à peine 120 pages, se lit d'une traite. On en ressort frappé par l'impression d'un texte presque testamentaire. Au-dessus de ces rencontres flotte une nostalgie qui n'est pas seulement lié à ce monde intellectuel aujourd'hui disparu. Non, il me semble que c'est plus profond que cela. Qu'il s'agit de la nostalgie d'une personne qui tire le bilan de sa vie...

Je l'ai dit plus haut, la mort est très présente dans ces pages. Même lorsque les anecdotes que raconte Ginevra Bompiani ne coïncident pas avec la disparition des personnages dont elle se souvient, elle finit le plus souvent par évoquer la mort... Cela peut sembler pesant, ainsi dit, mais on se sent en position de confident, comme si Ginevra Bompiani se livrait directement au lecteur.

Et ce serait réducteur de dire qu'il n'y a que cela. Non, il y a l'enthousiasme d'une femme, témoin privilégiée de son temps et des personnalités majeures qu'elle a eu l'occasion de rencontrer. Comme le lecteur est spectateur de son récit, elle nous fait partager des expériences dont elle-même était la première spectatrice.

Il y a de l'admiration dans cette voix, de l'admiration pour ces gens qui laisseront une trace durable dans leur domaine d'activité. De l'admiration aussi pour ces anonymes qui ont su partager avec elle des moments particuliers et lui apporter quelque chose qui élargit sa propre vision de l'existence. Voilà ce qui a suscité ces choix : ce ne sont pas juste des souvenirs, mais des moments enrichissants.

S'il y a un mot pour qualifier "Pomme Z", c'est celui-là : expérience. Au singulier et au pluriel. Et sans y mettre la connotation négative qu'on lui donne quand on en fait le synonyme de vieillesse. Non, cette expérience, ces expériences, c'est là-dessus que Ginevra Bompaini s'est construite en tant qu'être humain. Et elle nous fait, à son tour, profiter de cette, de ces expériences.

Ce livre est une forme de transmission. Mais aussi une manière de s'interroger : n'est-ce pas le recul qui lui permet de goûter toute la saveur puissante de ces événements ? N'est-elle pas passée à côté de ces rencontres, n'aurait-elle pas pu en être plus l'actrice et moins la spectatrice ? N'est-ce pas finalement un recueil d'occasions manquées ?

Voilà aussi pourquoi ce livre s'intitule "Pomme Z" : lorsqu'on appuie sur ces touches, c'est pour apporter des corrections, des retouches. On ne laisse pas les choses telles qu'elles sont, mais on ne reprend pas non plus tout à zéro. Si l'on pouvait revivre ces moments, qu'y changerions-nous ? Car, oui, le questionnement de Ginevra Bompiani est celui de tout un chacun.

Pour une vie sans remords ni regret.

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