dimanche 30 juillet 2017

"Les morts et les sorciers ne nous empêcheront pas de faire notre cinéma".

Ce billet aurait pu s'intituler "Du rire aux larmes", car c'est une lecture qui s'est déroulée dans un contexte très particulier. Le rire, parce que notre auteur du jour était ainsi, drôle dans tout ce qu'il entreprenait, et ce roman n'échappe pas à la règle, même si sa tonalité est moins délirante que ce qu'on avait l'habitude de le voir faire, on y reviendra. Et les larmes, parce que Dylan Pelot nous a brutalement quittés au début de l'année 2013 et que son absence reste insupportable. Avant son décès, il s'était attelé à la rédaction de son premier roman, suivant ainsi le sillage de son père, Pierre Pelot. Le manuscrit était en cours de relecture au moment de sa disparition. Il a fallu que passe une période de deuil avant qu'il n'arrive jusqu'aux lecteurs. "Les Bracas", paru ce printemps aux éditions Bragelonne, est un roman autobiographique et fantastique, une histoire pleine de nostalgie et de folie douce, ode à l'amitié et au cinéma de série Z, on en reparlera à la fin de ce billet. Bien sûr, si vous connaissiez Dylan, si vous avez eu l'occasion de le croiser, si vous connaissez son travail artistique, c'est un livre qui devrait vous amusez et vous bouleverser. Pour les autres, je vous encourage à découvrir cette version vosgienne du "Club des 5", dernière étape avant l'entrée dans l'âge adulte...



Sacha, que tout le monde surnomme Cha, est un adolescent turbulent et créatif qui suit des études aux Beaux-Arts à Epinal, mais revient dès que possible dans son village natale de Saint-Morille-sur-Moselle, où vit sa mère, veuve depuis quelques mois. Là, il retrouve également sa bande de potes avec lesquels il fait les 400 coups et prépare le tournage d'un court-métrage d'horreur.

Cette bande se compose de Pilpoil, Zinzin, P'tit Ji, Fox et Taquet, tous des purs produits de ce village situé au pied des montagnes, dans une vallée enclavée où l'ennui peut vite gagner. Mais, ceux-là sont inséparables, depuis un bon moment, déjà et connus dans le coin pour leurs facéties, leurs sorties généralement bien arrosées, leur propension à se bagarrer et leur amour fanatique du métal.

En fait, ces six garçons ont toujours été un peu en marge, depuis leur jeune âge. Des gamins mis à l'écart, à la limite d'être les souffre-douleurs de leurs camarades. Voilà pourquoi ils se sont naturellement regroupés, parce que, ainsi, ils sont plus forts et qu'on vient moins leur chercher noise. Mais leur amitié, elle, n'est pas feinte : ils sont comme les six doigts de la main.

Dans la vallée, on les connaît sous le nom des Bracas, abréviation de Bras cassés, un clin d'oeil humoristique et plein d'autodérision que font ces garçons à ceux qui ne les apprécient pas. Si tout cela ne s'était pas déroulé au milieu des années 1980 mais dans les années 2010, peut-être se seraient-ils surnommés "les Boloss", qui sait ?

Cha est le moteur de cette bande, son leader naturel. Il possède ce charisme naturel qui fait qu'on le suit sans se poser de questions. Un charisme qui a fait ses preuves à Saint-Morille, mais qui commence aussi à s'installer à Epinal, où le style "métalleux" et les goûts artistiques si particuliers de Cha en font pourtant un étudiant à part.

Alors que les vacances de Noël approchent, Cha revient chaque weekend pour mettre le point final à la préparation du tournage du court-métrage dont il a écrit le scénario. Tous ses copains, et même bien d'autres personnes, ont été mises à contribution pour les costumes, le maquillage, les accessoires, et toute l'organisation, parfois sans même le savoir.

En plus du métal, la passion de Cha, c'est le cinéma d'horreur, le cinéma de série Z, connu pour ses histoires aussi improbables que ses effets spéciaux. "Citrouille Magik" met en scène un homme qui se transforme en citrouille après avoir bu un étrange breuvage et Cha sait en détails ce qu'il veut. Tout sera prêt à temps pour les vacances de fin d'année, son rêve deviendra alors réalité.

Un soir, alors que l'hiver n'en finit pas d'être rude, que les Bracas rentrent chez eux après une de leur fameuses virées, Cha découvre la maison de sa mère ouverte aux quatre vents. Elle n'est pas là, elle travaille dans un restaurant du coin, et pourtant, les portes sont ouvertes, la lumière allumée... Rien ne semble avoir été volé, mais Cha est inquiet.

Et puis, dans les jours suivants, cela se reproduit : on dirait que quelqu'un est entré, a pris un malin plaisir à tout allumer avant de repartir sans rien fermer derrière lui. Une fois, il semble à Cha que des objets ont été déplacé, qu'on a également fouillé dans l'atelier de son père et que certains tableaux ne sont plus à la même place.

Enfin, c'est le chalet où les Bracas entreposent le matériel qui doit servir au tournage qui est à son tour visité. Là encore, rien n'a disparu, mais celui ou celle qui est entré a laissé derrière lui d'étranges symboles recouvrant les murs. Cette fois, l'imagination de Cha et de ses amis tourne à fond : et si c'était une force surnaturelle qui se manifestait ?

La peur et la tension s'accumulent, les Bracas se retrouvent embarqués dans des bagarres de plus en plus violentes. Ils cherchent celui ou ceux qui les narguent ainsi, soupçonnant leurs anciens camarades, toujours aussi mal disposés à leur égard. Mais Cha, lui, pense à quelqu'un d'autre : Milo, un étrange personnage vivant en ermite, avec comme seul compagnon un énorme chien...

 Connaissant un peu le travail de Dylan Pelot, on pourrait s'attendre à ce que cette histoire ne dégénère vite en un slasher de la pire espèce, mais ce n'est justement pas du tout le cas. Le fantastique est finalement très discret et est un prétexte pour raconter une histoire qui tenait certainement à coeur de l'auteur : celle du premier tournage d'un ado rêvant de faire carrière un jour dans le cinéma.

J'ai croisé Dylan Pelot à plusieurs reprises, évidemment lors des Imaginales, mais je ne le connaissais pas plus que cela. J'ai animé cette année dans ce même festival la table ronde qui lui rendait hommage, en compagnie de Pierre Pelot et de Gérard Viry-Babel, rédacteur à "Fluide Glacial", ami proche de Dylan et continuateur de son travail.

Mais je suis certain que ceux qui l'ont connu, qui ont été ses amis, se reconnaîtront dans ce roman largement inspiré de sa propre adolescence. J'y ai d'ailleurs moi-même reconnu quelqu'un que j'ai côtoyé lorsque je vivais dans les Vosges, puisque nous partagions la même antenne lorsque je travaillais à Radio Gué-Mozot, la plus ancienne radio associative locale du coin.

On se retrouve donc avec ce livre en main, la gorge forcément serrée, et l'on plonge dans les aventures foutraques de ces six jeunes gens dans leur vallée perdue au pied des montagnes vosgiennes. Et la magie opère, parce que les Bracas sont terriblement attachants et que leur amitié réchauffe le coeur.

Et puis, il y a la préparation de ce film, un nanar horrifique conçu ainsi, fignolé avec des bout de chandelle, du matériel de récup', un savoir-faire distillé par Cha à ses compères, de la bonne volonté, de l'huile de coude et beaucoup, beaucoup de rigolade. La troupe n'engendre pas la mélancolie, c'est le moins que l'on puisse dire.

Pourtant, il y a ce nuage qui plane sur Saint-Morille, ces manifestations bizarres. L'enjeu du roman est bien sûr de comprendre ce qui se passe, mais, finalement, peu importe : ce qui compte, c'est cette histoire d'amitié, ce tournage, expérience formidable comme on en a tous connu quand nous étions nous-mêmes adolescents, ces aventures qui forgent des amitiés indestructibles.

Et puis, il y a l'attachement à une terre. Aux Vosges, mais surtout à Saint-Morille (comprenez Saint-Maurice-sur-Moselle, le village de la famille Pelot), à ce village, cette vallée, ces forêts, ces montagnes, tout cet univers familier dans lequel Dylan a grandi. Pardon, dans lequel Cha a grandi, le lapsus est révélateur !

"Les Bracas", c'est un livre sur l'adolescence et l'irresponsabilité qui l'accompagne, mais aussi la perspective de l'entrée prochaine dans l'âge adulte, qui signe la fin de cette insouciance. Cela s'accompagne de choix, parfois douloureux, parfois moins. Mais ici, l'idée de quitter le nid, de s'envoler pour ailleurs est un déchirement.

Oui, il y a dans ce livre une nostalgie contagieuse des années de jeunesse, des amitiés qu'on y a nouées, des bêtises qu'on y a commises, des décors dans lesquels tout cela a eu lieu, des musiques écoutées (Metallica en tête). De la famille, également, lorsqu'elle est un cocon protecteur, une bulle d'amour hors du monde au sein de laquelle on se sent invulnérable...

Là encore, avec le recul, en connaissant les événements, le destin tronqué de Dylan Pelot, on se retrouve face à une palette d'émotions contraires : le sourire devant les frasques de ces gamins complètement barges et la petite larme, devant ce que ce roman révèle de l'état d'esprit de son auteur et devant la douleur de l'absence.

Je vais terminer ce billet en évoquant un autre livre. La passion de Dylan Pelot pour le cinéma, plus particulièrement pour le cinéma d'horreur à petit budget, est au coeur des "Bracas". Là encore, on retrouve chez Cha bien des traits communs avec son créateur, qui a lui aussi beaucoup joué avec les séries Z.

Dylan Pelot a d'ailleurs bien réalisé, à l'époque où se déroule "les Bracas", deux courts-métrages, "Citrouille Magik" et sa suite. Il se passionnait pour les maquillages et a suivi plusieurs stages dans ce domaine. Plus tard, il mettra ce savoir-faire au service de la jeunesse, en donnant des cours en primaires et en étant "prof de monstres", à la MJC Bazin, à Nancy.

Tout cela a débouché sur la création de fiches techniques de films dont il imaginait le synopsis, le castong (ami des calembours bien foireux, régale-toi !) et dont il réalisait les affiches et les photos de tournage. Cette masse de documents, Gérard Viry-Babel en a rassemblé une partie dans un ouvrage absolument génial : "Les Grands succès du cinéma introuvable" (aux éditions Fluide Glacial).



L'imagination débridée de Dylan Pelot y apparaît avec une puissance comique extraordinaire. Je me suis énormément amusé, je riais tout seul dans mon salon en le feuilletant. Non seulement c'est très bien vu dans la forme, reprenant les clichés de genres cinématographiques tels que l'horreur, bien sûr, le western, la SF, le péplum, etc., mais aussi dans le fond, car c'est un magnifique hommage au nanar.

"Les canons de la patronne", "La machine à voyager dans le thon", "Pizz'attack", une série de Sissi qui n'ont plus grand-chose à voir avec l'impératrice autrichienne et Romy Schneider, une série de Tarzan, incarné cette fois par Jo Livestmohair (à lire à voix haute, on le pige mieux ainsi), "Deambulator", "Naft Aline contre Docteur Mite"... Autant de chefs d'oeuvre à découvrir !

Et puis, il y a un casting de rêve, dans ce livre. Sans doute y croise-t-on Pilpoil, Zinzin, P'tit Ji, Fox et Taquet, mais aussi les copains des Beaux-Arts, de la MJC et bien d'autres... Tous mis à contribution pour donner corps à ce cinéma introuvable, puisqu'il n'a jamais existé ailleurs que dans la tête de son génial créateur.

Mais aussi Pierre Pelot, bien sûr, dans l'immortel et charcutier "L'île du docteur Morteau", Jean-Jacques Beneix, Marc Caro, Pierre Bordage, Karim Berrouka, Gudule, Mélanie Fazi, Sara Doke, Manon Fargetton, Justine Niogret, Stéphane Marsan, magnifique dans "Cuisine à la tronçonneuse", et la liste est encore longue, à vous de vous amuser à les chercher dans les différentes affiches.

Ce recueil ne contient qu'une partie des films introuvables imaginés par Dylan Pelot, espérons que prochainement, un second volet verra le jour, pour retrouver la folie, l'humour, certes très particulier, de Dylan Pelot, mais aussi l'amitié et la complicité qui se dégage de toutes ces oeuvres. Il était capable de fédérer toutes ces bonnes volontés et tous ceux qu'on trouva là sont un peu des Bracas d'honneur.

Exemple d'affiche réalisée par Dylan Pelot.

Et puis, parce que je sens bien que vous êtes déjà fans, terminons avec un film, signé Dylan Pelot, au titre prometteur : "La nuit de l'invasion des nains de jardin venus de l'espace" :


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