dimanche 21 août 2011

Fontenoy, pas la bataille, l'écrivain.

Voilà un genre que j'apprécie, même si je dois reconnaître que je le pratique (trop ?) peu : la biographie. On trouve aujourd'hui beaucoup de biographies romanesques, sans doute plus faciles à vendre que celles qui, de façon toujours un peu aride, viennent révéler la vie d'un être, mais aussi, en arrière-plan, une époque.

La biographie que je vous propose de découvrir s'appelle "Fontenoy ne reviendra pas", elle est signée Gérard Guégan (en grand format chez Stock) et je dois préciser comment j'ai eu envie de la lire.

Au printemps, j'ai eu l'occasion d'interviewer Alexandre Jardin à l'occasion de sa venue à Nancy pour promouvoir son dernier livre, "des gens très bien", dont le père de l'auteur, ancien proche collaborateur de Pierre Laval sous l'Occupation, est le personnage central. Livre malmené par bien des critiques. Mais, l'un d'entre eux, Frédéric Beigbeder, pour ne pas le nommer, avait assorti ses commentaires plutôt acerbes d'un conseil : lisez plutôt "Fontenoy ne reviendra pas".




Alors qui est ce Fontenoy ? Jean Fontenoy est né en 1897, dans une famille pauvre, vite abandonné par un père peu concerné. Il deviendra écrivain, mais aussi journaliste, s'engageant très vite à l'extrême-gauche. Proche du mouvement Dada, il choisit le trotskisme contre la mainmise stalinienne. Engagé par Havas, il se fait remarquer alors qu'il est l'envoyé de l'agence de presse à Moscou par ses positions ; puis ce sera Shangaï, où il découvre l'opium, vice qui ne le quittera plus (opium auquel il ajoutera l'alcool, consommé en très grande quantité).

Partie prenante de la vie culturelle et journalistique parisienne dans les années 30, il change brutalement d'orientation politique à l'heure où le Front Populaire s'installe au pouvoir. Doriotiste dès 1937, Fontenoy va afficher des positions de plus en plus radicales jusqu'à devenir une des figures de la collaboration. Il fut l'un des rares français à partir en Finlande pour lutter contre les ambitions expansionnistes de l'Armée Rouge, s'engagera un temps dans la LVF, la Légion des Volontaires Français contre le Bolchévisme, supplétifs de l'armée allemande. Enfin, il fuira pour Siegmaringen avec la fine fleur du régime vichyste et ira se suicider sur les ruines fumantes de Berlin, bientôt prise par les Soviétiques.

Voilà brièvement dressé le parcours que détaille évidemment bien plus Guégan. Mais, il vous suffit à cerner la personnalité et la vie paradoxales de cet homme intelligent, c'est certain, mais trop assoiffé de liberté, trop réfractaire à l'autorité, trop rempli de haines (le pluriel, pour bien signifier qu'il y a plusieurs sources à ce ressentiment). Une tête brûlée, un aventurier (le parallèle avec Malraux est intéressant) mais aussi un homme qui fonce tête baissée vers un destin dont il sait qu'il ne s'achèvera pas sur une "happy end". Car Fontenoy est aussi un homme désespéré, qui poursuit des idéaux qu'il semble savoir à l'avance voués à l'échec et qui s'acharne même peut-être à les poursuivre pour cela...

Evidemment, on ne peut, comme Guégan, que chercher à comprendre comment un tel revirement idéologique (loin d'être isolé, toutefois, car nombreux sont les exemples de communistes ou de représentants de l'ultra-gauche à être devenus "collabos") est possible. Un besoin d'autant plus fort que l'auteur, qui a découvert Fontenoy par ses écrits mais aussi par ce que l'on disait de lui dans les salons, doit se reconnaître un peu dans le jeune Fontenoy, sans pour autant imaginer virer un jour à ce point de bord.

La biographie que signe Guégan est passionnante, même si, comme souvent avec les biographies, elle demande plus d'attention, de concentration, de recherches que la lecture d'un simple roman. Elle est très documentée avec un vrai challenge : combler les vides, parfois béants, de l'existence de Fontenoy. Si bien que, tout en s'attachant à suivre pas à pas son personnage central, Guégan doit aussi faire appel à de nombreuses sources extérieures, ceux qui ont connu, côtoyé, affronté ou subi Fontenoy.

Cela permet de dresser, en même temps que le portrait d'un homme, mais également une époque, l'Entre-deux-Guerres et surtout, ces années 30 et 40, charnières du XXème siècle. La dernière partie propose enfin une description fouillée de la France collaborationniste dans laquelle on apprend beaucoup de choses (rivalités, ambitions, lâchetés...). Une France qui ne sait pas vraiment comment se situer face à l'ogre bolchevik et qui, terrorisée par cette perspective, ira se jeter dans les bras d'un hypothétique rempart nazi.

Un dernier point pour signaler dans cette biographie la présence de deux femmes, les deux femmes de la vie de Fontenoy. D'abord, Lizica, sa première épouse et mère de son seul fils. Roumaine, sans doute juive, danseuse en vue dans l'après-guerre, côtoyant artistes et intellectuels en vogue, proche des surréalistes et des communistes. Et puis, Madeleine Charnaux, une des pionnières de l'aviation, titulaire de nombreux records aéronautiques dans les années 30, indépendante, engagée, fragile malgré tout et sur la même ligne idéologique que Fontenoy.

Même s'il les aura malmenées, délaissées, elles seront fondamentales pour permettre à Fontenoy, souvent au bord d'un désespoir qui le mènera à son suicide berlinois, de survivre malgré tout. Et elles sont également assez archétypales des femmes de leur époque, une période au cours de laquelle la condition féminine rechercha de nouvelles voies d'émancipation.

Si vous êtes curieux de découvrir un peu mieux cette époque, si vous voulez vous pencher sur le destin paradoxal et quasi romanesque d'un écrivain sans doute talentueux mais aujourd'hui oublié, alors "Fontenoy ne reviendra pas" devrait vous convenir. Une biographie qui ouvre aussi des perspectives pour poursuivre ce voyage livresque dans la France qui trahit, avec des personnages, peu souvent dépeints à leur avantage, certes, mais qui aiguisent la curiosité par les choix qu'ils ont faits.

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