vendredi 18 mars 2016

"L'Angleterre a défrayé longtemps nos gazettes avec Jack l'Eventreur. Vacher le dépasse" (Gaston Leroux).

Les faits divers... J'ai déjà beaucoup évoqué la question sur ce blog, mais jamais, si je ne m'abuse, en évoquant une collection dont j'ai pourtant lu plusieurs des publications, "Ceci n'est pas un fait divers", chez Grasset. Un fait divers, un romancier, à ce dernier de donner sa vision de cette histoire. Et voici le dernier en date des romans parus sous ce sceau, consacré à un personnage qui n'est certes pas entouré par la même aura de mystère fondant le mythe de Jack l'Eventreur, mais qui, comme le soulignait à juste titre Gaston Leroux lors de son procès, surpasse largement le tueur de Whitechapel dans l'horreur. Cet homme, c'est Joseph Vacher, qu'immortalisa Michel Galabru dans "le juge et l'assassin", film de Bertrand Tavernier. A son tour, Régis Descott se penche sur ce tueur en série qu'on appelait pas encore ainsi et propose dans "Vacher l'éventreur" (chez Grasset, donc) une enquête fascinante, dans laquelle on retrouve non seulement "le tueur de berger", le fameux juge Fourquet, qui va mener l'instruction, mais aussi et surtout, un contexte dans lequel on retrouve les thèmes chers à l'auteur, ainsi que des questions qui sont encore terriblement contemporaines...



En août 1897, Joseph Vacher, pas encore 28 ans, est arrêté en Ardèche pour "outrages publics à la pudeur", autrement dit une agression à caractère sexuel sur une certaine Mme Plantier. A Tournon, le juge devant qui comparaît ce vagabond, fait le lien avec le signalement qu'a fait un de ses collègues de l'Ain, le jeune et ambitieux juge Fourquet.

Si ce dernier a lancé une demande de signalement aux tribunaux des départements voisins, c'est parce qu'il a la conviction qu'un seul et même homme est responsable de la mort de plusieurs personnes, pour la plupart, des bergers et des bergères, assassinés et violentés dans des circonstances effroyables depuis 1895.

C'est ainsi que va débuter un des plus impressionnants feuilletons judiciaires de la fin du XIXe et peut-être même de l'histoire judiciaire française. Car, l'arrestation de Joseph Vacher, personnage assez déroutant, d'un orgueil démesuré, évoquant sans cesse Dieu et Jeanne d'Arc, soucieux de son image jusqu'à la maniaquerie, va faire ressortir tout un tas d'affaires aux quatre coins du pays pouvant lui être attribuées...

Bon, soyons clair, je n'ai pas commencé ce résumé par le début du livre, mais par le début de l'affaire Vacher, ce qui n'est pas tout à fait pareil. En fait, le livre de Régis Descott débute en octobre 1890 (date qui n'a rien d'anodin), près Saint-Marcellin, dans l'Isère. Et par l'assassinat d'une fillette de 9 ans, à peine, qui va bouleverser et scandaliser ce paisible coin de France.

Cette première partie retrace différents crimes du même genre, dans plusieurs départements, et sur plusieurs années. Des meurtres qui, effectivement, rappellent par certains points, les crimes commis à Londres moins de 10 ans plus tôt et qui avaient frappé l'opinion jusque de ce côté-ci de la Manche. Un déchaînement de violence bestial qui suscite colère et peur.

Certaines de ces affaires vont déboucher sur des arrestations, parfois de la prison pour les hommes désignés comme coupables. On va d'ailleurs, à plusieurs endroits, assister à la mise en action de la vindicte populaire, qui se charge de désigner un coupable puis de faire de la vie de ce dernier un enfer, sans autre preuve que de simples rancunes ou de certitudes sans fondement.

D'autres dossiers vont rester ouverts, en vain, les enquêtes ne permettant pas de découvrir le monstre ayant pu ainsi martyriser ses victimes... Jusqu'à l'arrestation de Joseph Vacher, donc. Et, plus encore, jusqu'à l'incroyable instruction menée par le juge Fourquet, qui va s'appliquer à retracer les déplacements de celui que la presse va vite baptiser "le tueur de bergers" ou encore "le chemineau de Dieu".

Un travail de fond à une époque où les moyens de communications, les méthodes et les techniques d'enquêtes, la collaboration entre territoires, tout cela est bien différent de ce que nous pouvons connaître. Un boulot mené jusqu'au surmenage par un homme déterminé à démontrer qu'il a devant lui un tueur impitoyable qui a laissé derrière lui un fleuve de sang...

Parallèlement, et c'est d'ailleurs ce que l'on voit dans le film de Bertrand Tavernier, le juge va tout faire pour que Joseph Vacher, personnage volontiers fanfaron, passe aux aveux. Au total, l'homme reconnaîtra 11 meurtres ainsi qu'une tentative de viols. Mais plus d'une cinquantaine d'affaires remontera de toute la France jusqu'au bureau du juge, et ce n'est finalement que pour un seul assassinat qu'il sera jugé et condamné...

Régis Descott retrace cette affaire hors norme, mais il a choisi pour cela un méthode très originale : plonger dans les archives disponibles, qu'il s'agisse de la presse écrite, des correspondances et des textes officiels, pour les reproduire et composer une sorte de patchwork reproduisant l'affaire le plus fidèlement possible.

Vous allez me dire : mais alors, il n'a rien écrit ? Je vous répondrai qu'avec Régis Descott, je ne serai pas aussi affirmatif, c'est un écrivain capable de tout. Mais, d'une certaine façon, il y a derrière "Vacher l'éventreur" un vrai travail d'écrivain, car cette masse de documents (dont bon nombre sont disponibles sur le site Gallica, le site de la Bibliothèque Nationale de France), il a fallu la mettre en forme pour que la lecture soit fluide, captivante.

Mettre en forme, c'est choisir tel article plutôt que tel autre, ne pas le réécrire, mais parfois élaguer certains passages lorsque c'est nécessaire, soit parce que trop longs, soit parce que répétitifs, construire la chronologie, depuis le crime de 1890 jusqu'aux derniers instants de Vacher, et même un peu au-delà.

Oui, Régis Descott a construit son livre, exactement comme un roman plus classique, mais en utilisant un matériau particulier. Andrea Camilleri, dans "la disparition de Judas", avait pratiqué cet exercice de style, mais sur un sujet fictif et dans un esprit satirique, allant jusqu'à fabriquer des fac-simile des textes composant le livre.

Mais ici, difficile de faire abstraction du côté vivant de ce que l'on a sous les yeux. De découvrir l'événement, si ce n'est en temps réel, du moins, dans des conditions prises sur le vif, et non avec le recul de plus d'un siècle qu'aurait pu avoir la relation d'une telle affaire sous une forme plus classique, linéaire et d'une écriture qui n'aurait pas été celle de l'époque.

Peut-être ce que je vais écrire maintenant pourra-t-il être perçu avec ambiguïté, mais pour moi, c'est vraiment une des forces de ce "roman-vrai", pour reprendre l'expression que l'auteur utilise dans son préambule. En fait, cette succession d'articles, apportant à chaque fois des faits, quelques éléments nouveaux, des témoignages, m'a donné l'impression d'une chaîne d'info continue, mais sans les défauts qu'on leur connaît.

En clair, pas de temps mort, pas d'atermoiements, mais une histoire qui prend forme sous nos yeux, dans une étonnante chasse à l'information (on ne parle pas encore de scoops et on n'est loin de certains débordements que connaît notre époque d'hyper-médiatisation). Ces textes juxtaposés donnent de la vie et du souffle à ce fait divers d'une incroyable dimension.

On ne parle pas de tueur en série, encore moins de serial killer, pas plus de sociopathe, de psychopathe, autant de termes auxquels la littérature, le cinéma et la télévision nous ont habitués, nous, lecteurs du XXIe siècle. En revanche, on trouve le terme de monomane, que la psychiatrie du XIXe siècle a défini et tenté d'étudier.

Car la question qui se pose, et à plus d'un titre, est celle-ci : Joseph Vacher est-il fou ? Plus d'un titre, car, évidemment, il y a la simple question de la responsabilité pénale. S'il est déclaré fou et donc irresponsable, "le tueur de bergers" ne sera pas jugé. Mais, s'il n'est pas fou, peut-on concevoir qu'un criminel de cette trempe puisse être conscient du mal qu'il inflige ? Qu'il en jouisse, même ?

Il suffit de voir comment nous réagissons à ce type d'affaires, on pense à Francis Heaulme, par exemple, autre "routard du crime", à notre époque où cela fait partie, plus ou moins consciemment de notre imaginaire, pour essayer de mesurer quel choc le parcours sanglant de Vacher a dû représenter pour le pays...

Mais, cette question de la folie de Vacher est l'un des thèmes que développe Régis Descott dans son livre, à travers tout le travail, difficile, délicat, rudimentaire, aussi, certainement, effectué par les experts psychiatres de l'époque. Et comment, dans ces conditions, ne pas songer à un des romans de l'auteur, "Obscura", qui se déroule quelques années plus tôt, mais nous plonge aussi dans la manière d'envisager la folie au XIXe siècle...

C'est d'ailleurs une des forces de cette collection "Ceci n'est pas un fait divers", car le chois des auteurs leur permet de s'attaquer à des affaires qui leur correspondent parfaitement et s'imbriquent dans leur univers romanesque déjà établi. Régis Descott transmet sa fascination pour les questions psychiatriques et, particulièrement, pour son essor, en cette fin de XIXe.

Mais, en retraçant l'affaire Vacher, le romancier touche aussi à des sujets qui, plus d'un siècle plus tard, restent parfaitement d'actualité. Je ne reviens pas sur la question de l'irresponsabilité pénale et les querelles d'expert (l'affaire Moitoiret, pour n'en citer qu'une, est un exemple parfait de la difficulté de ces situations), on en a déjà parlé.

Restons tout de même sur la question de la santé mentale de Joseph Vacher : en 1893 et en 1894, il fait deux séjours en asile d'aliénés, dont il sort guéri à chaque fois, selon les spécialistes qui l'ont suivi. Comment a-t-on pu laisser sortir un tel individu, puisque c'est ensuite qu'il va se lancer dans son odyssée meurtrière ?

On retrouve là encore des sons de cloche que l'on connaît bien, de nos jours, sur la question du suivi des malades psychiatriques, dès qu'une affaire de ce genre éclate. Intéressant de voir la mise en cause des médecins de Dôle et de Saint-Robert lors de l'instruction, à la fois par le juge et par l'assassin. Les psychiatres devront se justifier de leur décision de remettre Vacher dans la nature...

Mais voilà, on en revient encore à la folie de Vacher... Est-il fou ? Joue-t-il la comédie ? Maintenant comme avant... Tout au long de l'instruction, il y aura cette question centrale, reposant à la fois sur le comportement excentrique, parfois virulent, de l'accusé, mais aussi sur un certain sens de la mise en scène... Et sur ses déclarations visant directement les asiles de l'avoir rendu fou.

Le discours de Vacher, qui varie d'un jour à l'autre, et même sans doute d'une heure à l'autre, impliquant des événements dans son enfance, Dieu, la psychiatrie, l'amour déçu, l'anarchie, j'en passe, peut sembler décousu et sans queue ni tête, mais, aux yeux de Fourquet, cela semble un peu trop... rationnel pour être une "honnête"folie...

Et puis, dernier point qui fait écho à notre époque : la police. D'abord, il faut le dire, elle est beaucoup moquée, car c'est le hasard et non la compétence de ses plus fins limiers qui a permis d'arrêter Vacher. Mais, cela est anecdotique. L'important est ailleurs, dans la constitution à l'époque de la police : c'est une institution uniquement territoriale, la police nationale n'existe pas encore.

Dans un pays qui adore les découpages administratifs, on a donc une multitude de polices locales en vase clos. On ne communique guère d'un territoire à l'autre. Or, Vacher ne cesse de bouger, on le retrouve aussi bien en Lorraine que dans le Maine, à Lourdes ou dans le Var, et puis en Rhône-Alpes, région dont il est originaire...

Il faudra la ténacité de Fourquet pour envisager l'idée de crimes commis tout au long de son parcours. Et, rapidement, la presse critiquera avec virulence cette organisation, quand on sait qu'un homme comme Vacher peut parcourir, en une journée, 60 à 80km à pied ! Bref, sur la sellette, une police pas du tout adaptée à la recherche de ce genre de criminel, avec les conséquences qu'on imagine...

Là encore, on peut faire un lien avec l'affaire Guy Georges, par exemple, dont l'ADN avait été prélevé à Toulouse (de mémoire) et placé dans un fichier auquel la police parisienne n'avait pas accès... Avec un fichier national, son arrestation aurait été plus précoce... Bref, ce sont ces faits divers d'une ampleur inédite qui, bien souvent, font apparaître les failles des appareils policiers et judiciaires...

Voilà, je me suis étendu, j'ai beaucoup digressé dans ce billet, je m'en excuse. Mais, j'espère vous avoir montré que "Vacher l'éventreur" était un livre qui, aussi bien dans le fond que dans la forme, valait le coup d'oeil, pour qui se passionne pour les faits divers, mais aussi pour les lecteurs de polars et de thrillers.

Terminons en revenant à la phrase de titre de ce billet. Gaston Leroux n'a pas encore connu le succès comme romancier, pour les enquêtes de Rouletabille, mais il a couvert l'affaire Vacher. Et le lien qu'il fait avec Jack l'Eventreur est frappant, tend ce personnage insaisissable reste présent dans nos esprits, si longtemps après.

Mais, Joseph Vacher, dont on ne saura jamais avec certitude s'il a tué une, onze, cinquante fois, et pourquoi pas plus encore, au long de ses années de vagabondage, n'a certainement pas la notoriété de son homologue britannique, alors que son histoire est pourtant fascinante, dérangeante... Il faut saluer aussi pour cela le travail de Régis Descott, qui permettre de faire connaître cette affaire à un nouveau public.

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