mercredi 23 mars 2016

"On dirait que tout le monde a ses petits secrets, dans notre village".

C'est dans l'Utah que l'on part, ce soir, à travers notre livre du jour. Cet Etat américain, pas forcément celui que l'on croise le plus souvent dans les romans, est le cadre d'un thriller signé par un jeune auteur français. Voyage dans le temps, aussi, puisque l'action se déroule en 1985, époque à laquelle notre romancier n'était encore qu'un petit garçon... "Seuls les vautours", de Nicolas Zeimet, paru aux éditions du Toucan et désormais disponible en poche chez 10-18, n'est pas seulement un roman à intrigue. C'est aussi la chronique d'un bled perdu, avant l'ère des portables et d'internet, où tout le monde connaît (ou croit connaître) tout le monde, aux prises avec ses démons. Et ceux-ci peuvent prendre bien des formes, en fonction de l'imaginaire collectif, de la culture, de la religion, etc. Et un tissu social au liens peut-être plus lâches qu'on ne pourrait le penser de prime abord.



Duncan's Creek compte 178 habitants. Un des coins les plus perdus de l'Utah, un des plus petits villages de cet Etat, également. Un lieu d'un autre temps, ou presque, niché dans un décor digne des westerns d'antan. On pourrait d'ailleurs même croire que ce village n'a pas vraiment changé depuis la fin du XIXe siècle, celui des cowboys et des ruées vers l'or.

Pourtant, cette soirée d'été va changer bien des choses pour ces âmes goûtant à une vie paisible, dans un lieu qui l'a toujours été. Ce soir-là, Mandy Twitchell, une jeune mère de famille, découvre la disparition de sa fille de 5 ans, Shawna. Paniquée, elle la cherche partout, même dans cette ferme où elle affirme avoir vu récemment une licorne puis, se décide à prévenir le shérif.

Il s'appelle Dalton Hughes et le moins que l'on puisse dire est qu'il ne jouit pas, parmi ses concitoyens, d'une phénoménale popularité. On lui reproche d'être plus autoritaire et carriériste qu'efficace, mais que faire d'autre, quand on ne sait plus où chercher sa fillette ? Alors, Mandy se résout à l'informer de la situation.

L'avantage d'un aussi petit village, comme Duncan's Creek, c'est que les nouvelles vont vite. Rapidement, toute la population apprend la mauvaise nouvelle et un véritable élan de solidarité prend forme. Tout le monde laisse ce qu'il fait et vient, à sa façon, donner un coup de main. Une battue est organisée, au cas où la gamine se serait éloignée du centre du village.

Il faut dire que, tout autour, il y a des lieux pleins de piège, la nature réservant bien des surprises aux humains cherchant à s'y aventurer sans précaution. Une forêt, mais aussi des montagnes, des gorges... Autant d'endroits où il est facile de se perdre, qui plus est lorsqu'il fait nuit et qu'on est une petite fille certainement très effrayée.

A moins qu'il ne faille envisager une autre piste, criminelle, celle-là, que personne ne veut se résoudre à évoquer. Duncan's Creek est le plus tranquille des coins d'Amérique, on ne peut imaginer que quelqu'un vienne s'en prendre à une petite fille... Pourtant, alors que l'inquiétude grandit et que Shawna reste introuvable, on découvre un objet lui appartenant, bien loin de chez elle...

Comme beaucoup s'y attendaient, l'enquête de la police du comté, mené par le shérif Hughes se met très rapidement à piétiner. Très peu d'indices, aucune piste sérieuse, mais tout un tas de questions qui se pose. Une mère au bord de la crise de nerfs, morte d'anxiété mais aussi de culpabilité et quelques souvenirs qui commencent à remonter, d'enfants disparus dans le coin, sans laisser de trace.

Dans le village, on ne veut pas renoncer à comprendre ce qui est arrivé à Shawna. Alors, certains des habitants continuent les recherches à leur façon, tandis que d'autres voient cet événement bousculer leur quotidien. Des existences qui vont se dévoiler progressivement au lecteur, car leur passé, autant que celui de Duncan's Creek n'est peut-être pas aussi paisible qu'on pourrait le croire...

Il y a le Dr Jim Pomeroy, qui était là à la naissance de Shawna mais qui commence à se sentir vieux et peine à se remettre de la mort de sa femme, Logan Momsen, un adolescent qui habite chez son oncle et sa tante et gagne quelques dollars en faisant le pompiste et rêve à (enfin fantasme sur) la belle Alice.

Il y a aussi l'institutrice, Betty Adams, incapable de guérir sa phobie du noir, et Rick Mayfair, qui essaye, depuis son retour à Duncan's Creek, de ressusciter la feuille de chou locale créée par son grand-père. Deux personnages qui se fréquentent discrètement, car la rumeur va si vite... Elle n'est pas de Duncan's Creek et lui a longtemps vécu ailleurs.

Côté police, il y a les deux adjoints du shérif Hughes : Sherry Grant et Mitch Novak. Eux aussi ont eu droit aux foudres de la morale mormone et ils ne font plus équipe depuis que leur chef les a séparés pour mettre fin aux rumeurs de liaison entre eux. Ils n'en ont cure, d'autant que la rumeur était infondée, et leur conscience professionnelle dépasse largement celle de leur shérif...

Enfin, il y a une bande de gamins qui se retrouvent régulièrement après les cours ou, comme c'est la cas au moment de la disparition de Shawna, pendant les vacances. A leur tête, Samantha Baldwin, un vrai garçon manqué, une dure, une vraie, qui mène à la baguette un groupe de garçons qui font les 400 coups autour de Duncan's Creek.

Comme Sam et ses potes, Jake à 11 ans lorsque Shawna disparaît. Lui ne fait pas partie de la bande, c'est un garçon solitaire, timide, réservé, qui cherche parfois ses mots. Il faut dire qu'il est sujet à des cauchemars récurrents qu'il essaye d'exorciser tant bien que mal en écrivant des histoires de monstre. Comme cet épouvantail qui l'obsède...

Enfin, il y a les commères de Duncan's Creek, ces ménagères bien intentionnées grâce à qui, à une époque qui ne connaît pas encore le portable et les réseaux sociaux, les informations circulent. Informations vraies ou fausses, peu importe, du moment qu'on peut causer, causer, causer... A la tête de ce groupe, Shirley Hoffmann, dont la maison se trouve juste en face de celle des Twitchell...

Voilà rapidement esquissé le casting de "Seuls les vautours", qui n'est ni complet, ni très détaillé. Oui, pour plusieurs des personnages, il manque des éléments. Certains sont donnés rapidement, mais je pense qu'il ne faut pas trop les évoquer ici, d'autres apparaissent bien plus loin dans le récit et donc, pas question de vous en dire plus.

Un thriller choral, je pense qu'on peut qualifier ainsi "Seuls les vautours", ce n'est pas forcément très courant. Pourtant, c'est bien ce que propose Nicolas Zeimet en ne confiant pas l'enquête à un seul personnage ou à un duo, mais bien en déléguant à chacun de ces personnages quelques pièces du puzzle dont ils font aussi partie.

Eh oui, tout le monde à ses petits secrets, à Duncan's Creek, comme le dit le titre de notre billet. Et ces secrets, qui vont se révéler dans le sillage de la disparition de Shawna Twitchell, sont évidemment très importants. Certains appartiennent à un passé qu'on espérait tombé aux oubliettes, d'autres sont tus pour ne pas donner prise aux pipelettes locales.

Il faut dire, je l'ai évoqué, que, à Duncan's Creek, c'est la religion mormone qui impose sa loi, même si tous les habitants ne sont pas membre de cette église. Mais son emprise, particulièrement la morale très rigoureuse qu'elle fait respecter, est réelle. Un écart, c'est la mise au ban. C'est aussi cela qui génère cette culture du secret qui est un des moteurs de ce livre.

La religion, mais aussi la culture. D'abord, parce que, comme partout, Duncan's Creek possède ses légendes locales. Le décor est propice à l'imagination, il faut dire. Au point qu'on y évoque la présence du diable, lui-même. Certains lieux particuliers attirent les mômes du coin depuis des générations, et les adultes aussi, d'ailleurs, avec des rites et des coutumes.

Et puis, parce que cela joue aussi un rôle dans tout cela, des légendes plus anciennes, liées à la présence, il y a longtemps, d'une tribu indienne dans la région. On retrouve encore des traces de cette légende gravées dans les pierres autour de Duncan's Creek, et là encore, cela s'accompagne d'une mythologie qui reste ancrée dans les esprits.

Je plante le décor, je survole tout cela, mais ce sont les ingrédients de ce thriller qui n'est pas trépident, mais Duncan's Creek en 1985 n'a rien de trépident. En revanche, la tension monte petit à petit. La solidarité initiale laisse place aux rumeurs, aux soupçons, des enquêtes non-officielles débutent, quelques mensonges se révèlent ou sont tus...

En revanche, le final, lui, est très agité, une période mouvementée comme le village n'a pas dû en connaître souvent et qui le marquera à jamais. L'imbrication des diverses trames narratives, ce côté choral que j'évoquais, permet de faire monter la mayonnaise, ainsi qu'un recours récurrent à l'ellipse. Nicolas Zeimet joue aussi avec son lecteur, comme un chat avec une souris.

Dans ce décor très particulier, j'insiste, mais c'est à la fois très visuel et terriblement dépaysant, Nicolas Zeimet installe une intrigue très référencée, où l'on croise Agatha Christie, par exemple. Mais, l'ambiance lorgne aussi vers le fantastique, avec quelques clins d'oeil appuyés vers Stephen King et un petit côté Goonies, qu'apporte la bande de gamins.

J'ai aussi songé en découvrant Duncan's Creek au Niceville, de Carsten Stroud, même si Zeimet ne bascule pas véritablement dans cette dimension-là. Mais, toute l'inquiétude que suscite la disparition inexpliquée de Shawna ouvre aussi les portes aux théories les plus folles, liées à ce cadre si spécial, plein d'histoires qu'on se raconte au coin du feu pour faire passer des frissons dans le dos des copains.

Plus qu'une simple enquête policière, "Seuls les vautours" est une sorte de quête initiatique collective. Oui, bon, ce n'est pas très clair, comme formule. En fait, dans un village où tout le monde connaît tout le monde, sans forcément que tout le monde s'entende parfaitement avec tout le monde, on se souvient souvent du superflu alors que ce qui aurait dû paraître essentiel s'efface.

Derrière le calme et la tranquillité d'un endroit comme Duncan's Creek, on a bien quelquefois de lourds secrets enfouis, des douleurs endormies, des souvenirs refoulés, des peurs plus ou moins rationnelles. "Seuls les vautours", c'est tout cela. Avec cette angoisse terrible qu'engendre l'impossibilité de retrouver une enfant disparue, l'impossibilité de comprendre, d'expliquer.

Sans être un roman révolutionnaire, en restant dans des chemins balisées et des idées classiques, Nicolas Zeimet sait créer une atmosphère et la nourrir pour captiver son lecteur. Que ce soit par le cadre très intéressant dans lequel l'histoire se déroule ou le choix de la jouer collective avec un groupe de personnages pour autant de fils narratifs, il nous offre un excellent divertissement.

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