mercredi 16 mars 2016

Le Berserkir Royal.

Ca, c'est fait... Voilà longtemps que je n'avais pas placé un ignoble calembour dans un titre de billet, et je dois avouer que j'aime bien celui-là. Mais, je pense que nombre d'entre vous se demandent d'où j'ai tiré ce mot bizarroïde : "berserkir"... Ah, ah, nous allons y venir, puisque ces créatures sont au centre de notre roman du soir. Une plongée dans un univers sombre et inquiétant et une intéressante réflexion sur le monstre... Un de mes dadas, c'est vrai, à croire que je tombe sur des livres qui servent mon propos, tiens ! En l'occurrence, ce n'est pas le cas avec "Le Roi des Fauves", d'Aurélie Wellenstein, publié aux éditions Scrinéo, car je ne savais pas vraiment où je mettais les pieds. Juste l'envie, après la lecture, l'an passé, pour préparer les Imaginales, de "Chevaux de foudre", très intéressant roman dédié aux jeunes lecteurs, dans une Rome antique légèrement uchronique, de découvrir l'auteure dans un autre registre...



Ivar, Kaya et Oswald sont trois amis inséparables. Le premier travaille à la forge, la seconde est couturière et le troisième connaît l'herboristerie. Tous trois vivent dans un royaume en proie à une terrible disette qui oblige le peuple à se serrer la ceinture comme jamais. Et dire qu'à deux pas de leur village, se trouve une forêt giboyeuse à souhait !

Seulement, cette forêt appartient au Jarl local, le seigneur Thorwalds, seul et unique personne habilitée à pouvoir chasser sur ces terres. Plus clairement, seul ce noble personnage et sa famille peuvent profiter des bêtes courant dans cette forêt, et les manants, eux, peuvent mourir de faim, ce n'est pas leur problème.

Une injustice qui révolte les trois amis, bien décidés à rapporter quelques lièvres ou faisans, afin d'améliorer le triste ordinaire de leurs familles. Ils savent pertinemment que cette chasse sera assimilée à du braconnage s'ils se font prendre et que le Jarl est impitoyable envers les braconniers, mais le jeu en vaut la chandelle, pensent-ils.

Les voilà donc s'aventurant dans la forêt du Jarl et, effectivement, les proies sont nombreuses. Mais le danger est également très présent. Malgré tout, après avoir pris un lièvre, décident-ils de poursuivre un peu leur chasse, le sort leur semblant favorable. Ils auraient dû savoir qu'il ne faut pas trop tenter la chance...

Avant de retourner au village, Ivar, Kaya et Oswald se font repérer par le fils du Jarl. Ou, plus exactement, par l'immonde créature qui l'accompagne et lui sert de chien de chasse : un berserkir. Des créatures contrefaites, mélange assez ignoble d'homme et d'animal, habitées d'une inextinguible colère que seule la magie peut contrôler.

Celui du Jarl tient à la fois de l'être humain et du mammouth, il est armé d'une impressionnante masse d'armes et sa mission est de retrouver les braconniers et de les mettre en pièce... Voilà nos trois personnages dans le collimateur de ce monstre, et s'en sortir sans mal s'annonce bien compliqué. Même si être trois est peut-être leur chance...

Pour ne pas finir pendus et les mains coupées, les trois jeunes gens vont devoir échapper à la créature et à son inflexible et cruel maître. Mais, au cours de leur fuite, ils provoquent la mort du Jarl et de son Berserkir... Une véritable catastrophe, qui risque de leur valoir mille tourments bien pire que ceux prévus pour le braconnage. A moins que, sans témoin, ils ne parviennent à se faire oublier...

Pendant quelques jours, ils croient à cette hypothèse. Et puis, un détachement de Valkyries, accompagnées de berserkirs aux allures aussi diverses qu'effrayantes, investissent le village. Cette fois, la lutte est inéquitable. Malgré leurs efforts pour se faire discrets, Ivar, Kaya et Oswald sont bientôt sous les verrous.

Et, désagréable surprise supplémentaire, on les conduit à la cour royale afin d'y être jugés. Voilà qui laisse peu d'espoir de clémence, le monarque ne pouvant que faire un exemple avec ces trois villageois qui ont défié son autorité et tué un de ses vassaux. Avant même le procès, ils n'imaginent guère une autre sentence que la mort.

Ils se trompent, leur condamnation sera bien pire encore...

Leur sanction va les conduire, avec d'autres condamnés, à Hardarfell, territoire maudit sur lequel règne celui qu'on appelle "le Roi des Fauves". Ce qu'ils vont alors découvrir puis vivre dépasse leur entendement et va mettre à l'épreuve non seulement leur amitié, mais leur propre santé, physique et mentale.

Débute une lutte à la vie à la mort, d'abord individuelle, contre eux-mêmes et le mal qui grandit en eux, heure après heure, corollaire de leur condamnation. Ensuite, contre les autres condamnés, car tout est bon pour survivre, dans ce monde sans foi, ni loi, où règne la loi du plus fort, du plus fou, aussi. Et enfin, entre eux, car ils ne sont plus vraiment ce qu'ils étaient...

Bon, je tourne un peu autour du pot, je laisse à ceux qui aiment en savoir le moins possible sur les livres le temps de rebrousser chemin. Mais, il faut appeler un chat, un chat et un berserkir, un berserkir. Car, la véritable peine qui a été infligée à Ivar, Kaya et Oswald est d'être métamorphosés en berserkirs. Comprenez : perdre leur humanité pour laisser rejaillir une animalité incontrôlée.

Je ne vais pas plus loin dans le récit des péripéties qui, vous l'imaginez bien, seront nombreuses. Mais, restons sur cette métamorphose imposée, aux conséquences terribles pour ceux qui en font l'objet. Parce que c'est ce changement qui est au coeur du roman. Tout ce qui se produit dans le Hardafell découle de là...

Aurélie Wellenstein nous emmène dans un univers très sombre dès le départ et qui semble, au fil des chapitres, s'assombrir de plus en plus. Hardarfell est une espèce d'enfer sur terre, une sorte d'anti-réserve naturelle créée pour que s'y... hum... ébattent en toute liberté les berserkirs. Un royaume peuplé de monstres n'en finissant plus de régresser vers une animalité contrefaite.

Et, bien sûr, dans ces territoires, les berserkirs ne sont pas, comme dans le monde des hommes, amadoués par le port de talismans et autres runes chargés de contrôler leur bestialité, leur brutalité. Leur dangerosité. Ivar, Kaya et Oswald peuvent-ils empêcher cet effroyable processus d'aller à son terme ? Peuvent-ils lutter contre les changements que leur impose leur nouvel état ?

"Le Roi des Fauves" est une version extrême du roman initiatique, car les trois jeunes personnages centraux vont devoir entreprendre un voyage intérieur autant qu'une quête pour espérer voir survivre leur humanité. Pour ne pas, à leur tour, devenir des monstres. Et c'est, pour moi, le grand thème de ce roman, dédié à un public jeune adulte, mais qui se lit très bien lorsqu'on est un peu moins jeune...

Oui, qu'est-ce qu'un monstre ? Là est la question... Le monstre est-il ce que l'on voit, ou la monstruosité découle-t-elle de ce que l'on fait ? Dans "le Roi des Fayves", on a des monstres de toutes sortes, mais certains sont des victimes, d'autres des coupables... Certains agissent de façon monstrueuse malgré eux, question de nature, tandis que d'autres sont parfaitement conscient de ce qu'ils font et imposent aux autres.

A ce titre, il serait donc trop restrictif de limiter le statut de monstres aux berserkirs et à ceux qu'on a condamnés à le devenir. L'être humain, normalement constitué, sait parfaitement se débrouiller pour agir en monstre. Prenez le fils du Jarl, celui par qui tout a commencé. Pas besoin d'une mutation, d'un parasite ou d'une quelconque altération pour en faire un monstre...

Et puis, vous vous doutez bien que si le roman s'intitule "le Roi des Fauves", c'est que le personnage que l'on surnomme ainsi, et qui règne sur Hardarfell et son étrange population, a lui aussi un rôle dans cette histoire. Il y a chez lui un côté Magicien d'Oz, entre souverain capable de régler les problèmes de ses sujets et personnage bien peu recommandable...

Mais n'en disons pas plus. D'autant que le récit fait planer autour de lui, et d'un autre personnage, volontairement occulté dans ce billet, une ambiguïté qui ne se dissipe que tardivement. Se dissipe-t-elle d'ailleurs vraiment ? Il suffit que je tape ces lignes pour que la question me revienne à l'esprit et relance mon esprit comme un hamster dans sa roue...

En fait, et c'est aussi un des points forts de ce roman, à mes yeux, c'est la manière dont les cartes sont habilement brouillés et la limite menant à la monstruosité est franchie par certains. Jusque dans le dénouement et même, après... Je parle d'après, car le roman se clôt sur une fin très ouverte, assez claire sur ce qui va se passer. A priori, il n'y aura pas de suite, donc faites-vous votre propre idée !

Tout l'enjeu est là : cette limite qui sépare ce qu'on va appeler la raison de la monstruosité est un point de non-retour. Et qui flirte trop avec elle, même pour des raisons qui peuvent parfaitement se comprendre, finit par la traverser... Difficile d'aller plus loin sans en dire trop, comme il est délicat d'évoquer plus en détails les personnages, particulièrement Ivar, Kaya et Oswald.

Leur évolution est l'un des moteurs du récit. Leurs décisions, leurs choix, ceux qu'ils prennent et font de manière consciente, lorsque leur humanité menacée le permet encore, font avancer l'histoire, entraîne les rebondissements et les ruptures narratives. Et proposent des réponses aux problèmes qui se présentent à eux. Dans le domaine de leurs capacités.

L'univers du "Roi des Fauves", qui puise en grande partie son inspiration dans les mythologies nordiques, où l'on croise effectivement d'étranges créatures appelées berserkir, est prenant, menaçant, déroutant, aussi, car Hardarfell n'a pas véritablement d'équivalent... On retrouve une noirceur qui pourrait rappeler les décors des contes des frères Grimm. Impression confirmée d'ailleurs par la fin du roman.

J'y aurais bien prolonger le voyage, je dois dire. Pas forcément à Hardarfell, mais dans le royaume d'origine des trois personnages principaux, par exemple. Avec ces forêts où grouille la vie mais où se tapissent aussi de grandes menaces. Avec ces rois intransigeants et tyranniques, avec ces sorciers investis de pouvoirs sur lequel les souverains peuvent s'appuyer...

Et, bien sûr, avec ses berserkirs...

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