samedi 10 août 2019

"En premier lieu, ne pas nuire (...) En dernier lieu, ne pas nuire".

"Do no harm", pour la version originale de ce titre. Une devise, presque un ordre, que l'un des personnages centraux de notre roman du jour essaye d'appliquer de son mieux chaque jour qui passe. Trois ans après l'impressionnante plongée au coeur des émeutes de 1992 à Los Angeles que représentait "Six jours", son premier roman, Ryan Gattis revient avec un livre complètement différent, dans le fond et dans la forme. Un livre qu'on va étiqueté "noir" parce que c'est clairement le cas, mais ensuite ? Car dans "En lieu sûr" (en grand format aux éditions Fayard ; traduction de Nadège Dulot), la tension du thriller vient percuter les codes du roman noir pour offrir au lecteur un roman atypique, riche, déroutant parfois. Mais surtout une remarquable mécanique romanesque, pleine de rebondissements, mais surtout de surprises. Pleine, et c'est à mes yeux son immense force, d'émotions jusqu'à un dénouement bouleversant... Un deuxième roman qui confirme le talent immense de Ryan Gattis et son incontestable originalité.



Il s'appelle Ricky Mendoza Jr, mais il y a bien longtemps qu'on ne l'appelle plus que par son surnom, Ghost, le Fantôme. Ce dimanche-là, il a été appelé à San Pedro, près du port de Los Angeles, pour venir exercer ses talents au cours d'une descente de la DEA, l'administration américaine chargée de la lutte contre les trafics de stupéfiants.

Ghost n'est pas un agent de la DEA, c'est un contractuel, un élément extérieur qu'on convoque lorsqu'on a besoin de ses talents spécifiques. Et le talent de Ghost, c'est la serrurerie. Mais ne vous y trompez pas, ce ne sont pas les portes que vient ouvrir le jeune homme lorsqu'il rejoint les agents, les vrais, mais les coffres-forts...

Ce surnom de Ghost vient du fait que la DEA multiplie les précautions pour protéger Ricky d'éventuelles représailles. Puisqu'il devient invisible, alors, il est un Fantôme... Et le fantôme se joue des portes blindées et des modèles les plus sophistiquées que la DEA trouve au cours des descentes qu'elle effectue dans les planques des gangs, qui tirent d'importantes ressources du trafic de drogue.

D'ailleurs, plus que la came elle-même, ces descentes visent d'abord à frapper au portefeuille les gangs en leur confisquant le cash issu de leurs affaires illégales. De grosses liasses de beaux billets verts, tout sales, mais diablement séduisants tout de même. Au point que Ghost, ce jour-là, se dit que, s'il en a la possibilité, il en engourdirait bien une partie. Ni vu, ni connu.

Les agents ont confiance en lui, ils savent que son travail demande de la minutie, de la patience, bref, du temps, et ils n'hésitent plus à le laisser seul sur les lieux des descentes. Jamais Ghost n'a encore cédé à la tentation de subtiliser une partie de l'argent qu'il vient aider à saisir. Mais la situation n'est plus tout à fait la même, alors pourquoi ne pas se servir ?

Ghost est un ancien membre de gang, qui dans sa jeunesse, a commis des erreurs, a franchi bien des lignes jaunes. Mais tout ça, c'est le passé. Les gangs, la drogue, les conneries, c'est terminé, et ça l'est depuis plus d'une quinzaine d'années, maintenant. Ghost s'est rangé, il a pris sa vie en main, il est devenu un serrurier compétent, il a un job, en dehors des interventions, un appart'... Une vie.

Et cela, il le doit à Rose. Elle lui a sauvé la vie, elle lui a montré la voie et il lui en est redevable. Rose, son amour éternel qui le guide chaque jour qui passe... Elle ne lui a pas seulement permis de laisser derrière lui son passé de délinquant, elle lui a donné la force d'avancer et de ne jamais revenir en arrière. Et là-dessus, il a fondé sa philosophie : "Do no harm", "Ne pas nuire"...

Jusqu'à ce jour, où Ghost guette le moment propice où il pourra détourner une partie de l'argent se trouvant dans les coffres qu'il va ouvrir. Attention, ne vous y trompez pas, il ne s'agit pas tout à fait d'un vol. Enfin, si, mais cet argent, ce n'est pas pour lui, pas pour s'enrichir, non, si Ghost est près à prendre autant de risques, c'est parce qu'il a une idée derrière la tête...

Ghost n'ignore pas qu'en agissant ainsi, il va se mettre en danger, en très grand danger. Pas à cause de la réaction de la DEA, mais parce qu'il s'en prend aux gangs, pas vraiment connus pour leur indulgence... D'autant que l'appétit vient en mangeant et que les repas sont copieux... Les coffres regorgent de billets qu'il destine à bien mieux qu'alimenter le look bing-bling d'un trafiquant...

Ainsi débute l'histoire de Ghost, qui est au coeur du nouveau roman de Ryan Gattis, "En lieu sûr". Mais, il manque pas mal de choses dans ce résumé, pour être honnête. Des éléments qui prennent plus ou moins de place dans le livre, mais qui ont tous une importance clé dans la construction du roman, dans l'évolution de l'intrigue, dans les relations entre les personnages...

Je joue les cachottiers, mais c'est indispensable, car la mécanique imaginée par Ryan Gattis est d'une précision folle, mais également assez fragile. Ce n'est pas tant le risque de voir un château de cartes s'effondrer, non, c'est plus vis-à-vis du lecteur qui n'a pas encore lu "En lieu sûr". Chacun de ces éléments est un engrenage qui occupe une place précise.

Et ces éléments, on les collecte au fur et à mesure de la lecture. Ils concernent le contexte dans lequel se déroule le roman, les personnages que l'on suit, des points de détails qui ne paraissent pas toujours immédiatement fondamentaux, mais vont se révéler au fil du récit. Et lui donner une tonalité complètement différente de ce qu'on peut imaginer au départ.

Lorsqu'on découvre Ghost et ses intentions de piquer une partie de l'argent des gangs du sud de Los Angeles, on s'attend à un roman ultra-noir et violent, suivant un schéma qu'on peut trouver assez classique : "je te vole, tu me poursuis, si tu m'attrapes, tu te venges, mais je vais tout faire pour ne pas me faire attraper, après tout, je suis le Fantôme, ah, ah, ah !" Un truc dans le genre...

Je dois lire trop de livres noirs comme la poix, il faut croire, des thrillers où la violence est un présupposé, une surenchère, quelquefois, parce que là, je me suis fait avoir dans les grandes largeurs ! Ryan Gattis a tracé un chemin que je m'apprêtais à suivre les yeux fermés, sauf qu'il y a des chausse-trappes à tous les coins de page, et je suis tombé dans la plupart d'entre elles à pieds joints.

Une lecture attentive pourra vous permettre de noter certains éléments, mais ce sont des pièces isolées du puzzle, elles sont éloignées les unes des autres, elles ne s'assemblent pas tout de suite ensemble. En fait, Ryan Gattis renverse un certain nombre de codes et n'oublie pas de donner à son roman noir (son thriller ?), une dimension sentimentale (ce n'est pas péjoratif) très intéressante.

Il est vraiment difficile de parler de ce roman, vous l'aurez compris. On peut juste essayer d'exprimer, sans trop en dire, les émotions très fortes qu'il procure. je voudrais vous parler de tel aspect ou de telle scène, du déclic quand on pige que... D'un dénouement d'une terrible beauté, qui s'incruste dans la mémoire pour un long moment.

Tout ça, c'est impossible, évidemment. Je ne peux que vous encourager à vous lancer dans cette lecture. Voilà, au revoir, à la prochaine ! Non, je plaisante, restez encore un peu, il y a tout de même des sujets qu'on peut aborder tranquillement sans risquer de divulgâcher, comme on dit désormais en bon français...

La grande réussite de "En lieu sûr", c'est de créer une atmosphère assez lourde, un rythme qui n'est pas effréné, mais ne baisse jamais de niveau, et un véritable suspense qui ne tient pas uniquement sur les épaules de Ghost. Et puis, autour des enjeux principaux, des enjeux qui pourront sembler annexes, mais qui pour moi, n'ont rien d'accessoire.

"Six jours" étaient un roman extrêmement dur, très violent, mais les événements le justifiaient, puisque l'action se passait en plein pendant les émeutes de 1992 à Los Angeles. Dans "En lieu sûr", on retrouve Los Angeles, mais la période change, les quartiers aussi. On n'est pas downtown, mais on pourrait parler de périphérie.


L'action se déroule pour une bonne partie à San Pedro, regardez : c'est tout en bas de la carte des quartiers de Los Angeles, près du port. Une autre partie se tient à Lynwood, qui est une ville (70 000 habitants, tout de même) appartenant au comté de Los Angeles, située dans la partie grise séparant San Pedro des autres quartiers de LA.

A Lynwood, il faut reconnaître qu'on est dans un milieu assez aisé, même un peu plus que cela, avec des personnages installés socialement, des ambitions qui s'affichent ouvertement. A San Pedro, quartier moins huppé, on voit beaucoup de lotissements, comme dans la scène d'ouverture du roman, et ce n'est pas anodin, on va le comprendre en cours de récit.

Il y a dans la description de Ryan Gattis la sensation que les gangs s'embourgeoisent, le mot est peut-être un peu fort, qu'ils ont en tout cas décidé de blanchir l'argent produit par leur trafic dans la communauté, jusqu'à envisager, pour certains leaders, de devenir des figures locales, d'obtenir un vernis de respectabilité sociale...

C'est sans doute pour cela que la DEA se fiche que les coffres que Ghost doit ouvrir contiennent de la drogue. De toute manière, il y en aura toujours dans les rues, endiguer le flot n'est pas aussi simple (n'est pas souhaitable ?). Mais confisquer l'argent, c'est plus efficace, cela prive de trésorerie ces gangs, au fonctionnement bien huilé (et qui, on le voit également, s'adaptent déjà).

On n'en est pas encore à des trafics en col blanc, mais on découvre un visage des gangs qu'on voit assez rarement. Il y a encore des membres de gangs dont le royaume est la rue, bien sûr, mais Ryan Gattis nous montre aussi le sommet de la hiérarchie, où l'argent du trafic sert clairement à faciliter une ascension sociale.

Dans ce contexte, Ghost paraît à chaque page un peu plus décalé. On va comprendre que, lorsqu'il a décidé de changer de voie, lorsqu'il a fait la rencontre de Rose, il n'a pas seulement renoncé à la délinquance, il a aussi adopté un mode de vie différent. Rose lui a ouvert de nouveaux horizons, y compris dans le domaine culturel.

Lorsqu'on ouvre le livre, il y a la dédicace, l'exergue, c'est habituel. Et puis, on tombe sur une page qui l'est moins : on découvre une play-list complète, avec une présentation un peu particulière... Tiens, on nous propose l'ambiance qui va avec le livre dès le départ, c'est sympa. Une ambiance punk, qui plus est, loin du rap ou des musiques latinas...

Mais, ensuite, on comprend que cette play-list fait partie intégrante du roman, qu'elle le rythme carrément. Je mesure mes mots, car cet aspect du livre est intéressant à mettre en avant, et va nous permettre de terminer ce billet en musique, mais comme pour chaque ingrédient de ce livre, il ne faut pas trop en dire pour ne pas en dévoiler trop.

Une bande-son très punk, donc, qu'il faut découvrir. Sans doute pas en enchaînant les titres dès le début, mais plutôt en calquant son écoute sur le roman. Cette play-list a un sens, elle a une raison d'être, elle joue un rôle dans le roman, véritablement. Là encore, c'est un aspect assez original, cette dimension musicale semble complètement hors contexte, et pourtant, elle en est un nerf...

Cette play-list, on peut l'écouter sur Spotify avec, je crois, des commentaires signés Ryan Gattis en personne. Pour conclure ce billet, en vous redisant tout le plaisir que j'ai eu à lire "En lieu sûr", je vais extraire un des titres de cette programmation. Un morceau au titre qui me parait parfaitement coller avec ce qui se passe dans le roman : "I love playing with fire", des Runaways...



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