samedi 24 août 2019

‹‹ Un père n'abandonne pas son fils, Farah. Fût-il "le Vrai Dieu" ››.

Si j'avais été un peu plus à jour, en cette première moitié d'année où j'ai quelque peu délaissé ce blog, mille excuses, j'aurais pu mettre en ligne ce billet pour Pâques. Car il va être question de Jésus, ou plutôt, non, du fils de Jésus. Ouh là, mais qu'écrit-il ? Il est vrai que ce genre de propos suscite régulièrement des débats et controverses musclés, je me souviens de la sortie du "Jésus", de Jacques Duquesne, par exemple, ou, dans un tout autre genre, plus proche, d'une certaine manière, de notre roman du jour, de la découverte du "Da Vinci Code", de Dan Brown. Cette fois, c'est un romancier, plutôt classé comme auteur de thriller, qui s'intéresse à Jésus et à sa descendance : René Manzor signe en effet "Apocryphe", en grand format chez Calmann-Lévy, le récit de la vie de David de Nazareth, fils de Yeshua, crucifié pour avoir proclamé qu'il était le Fils de Dieu... Un fils en colère, pas seulement contre ceux qui ont condamné son père, mais surtout contre cet homme qui l'a délaissé pour une mission soi-disant divine...


Le début de cette histoire, on la connaît, elle fait partie, que nous soyons croyants ou pas, de notre culture judéo-chrétienne. Il y a Ponce Pilate, qui se lave les mains, et trois hommes qu'on conduit sur le Goglotha, à l'extérieur de Jérusalem, pour y être crucifiés. Parmi eux, un homme capable de guérir maladies et tares, un homme que ses disciples annoncent être le Messie.

Il s'appelle Yeshua, il est originaire de Nazareth, en Galilée, et son influence croissante a poussé les dirigeants du peuple juif à chercher par tous les moyens à s'en débarrasser, jusqu'à demander de l'aide au représentant de l'occupant romain... Ce jour d'avril, Yeshua est donc mis en croix, entre deux autres condamnés, pour y demeurer jusqu'à la mort.

Alors que la nuit tombe en plein après-midi et qu'un orage impressionnant menace, on décide d'accélérer le processus en brisant les membres des suppliciés. Mais, constatant que Yeshua est déjà mort, le centurion chargé de la besogne le frappe au côté d'un coup de lance... Ainsi s'achève la vie de celui qui s'est proclamé "Fils de Dieu" et que l'on a moqué en affichant sur sa croix "Roi des Juifs".

Parmi les proches de Yeshua, éperdus de tristesse, un garçon de 7 ans, David. Lui, ne pleure pas. Il semble au contraire très en colère. Une colère qu'il adresse à cet homme mort qu'il a si mal connu, puisque depuis des années, il avait choisi de se consacrer à sa mission politique et religieuse. Un homme qui a été absent pour lui. Son père.

Sept ans plus tard, la Palestine est toujours occupée, mais le souvenir de Yeshua reste vivace. Ses disciples ont continué de répandre la parole de celui dont le corps aurait mystérieusement disparu peu de temps après sa crucifixion. La secte de ceux qu'on appelle les Nazôréens continue de croître et prospérer, au grand dam du grand prêtre, qui pensait avoir tué ce mouvement dans l'oeuf.

Mais ce n'est pas le seul mouvement qui a pris de l'ampleur ces dernières années : les Zélotes. Des nationalistes juifs, bien décidés à tout faire pour chasser l'occupant romain, dont la politique impérialiste écrase le peuple. Les tensions sont vives et l'on redoute une insurrection imminente, qui pourrait entraîner une répression terrible...

Face à ces superstitions ou cette agitation violente, un homme entend faire respecter l'ordre. Il est e chef de la police du Temple, il s'appelle Saül et c'est un homme impitoyable, que rien ni personne n'impressionne. Il est animé d'une férocité aussi bien dans ses actes que dans les ordres qu'il donne ou ceux qu'il applique. C'est un bourreau.

David, lui, a désormais 14 ans et vit en plein désert, à Qumrân, avec sa mère, Mariamne, et son oncle, Shimon le Zélote. Une vie de solitude, loin du monde, loin des regards, surtout, car l'on sait que son statut de fils de Yeshua pourrait lui valoir pas mal de dérangement. Mais, au milieu de nulle part, sans rien à faire, David ronge son frein.

Habité par la colère, l'adolescent voudrait s'engager dans cette révolte qui monte en Palestine, mais il est encore trop jeune, pensent sa mère et son oncle. Oh, Mariamne comme Shimon savent bien qu'ils ne pourront pas le retenir très longtemps, aussi le Zélote a-t-il appris à l'enfant le maniement rudimentaire des armes.

La colère de David vise aussi ce père, qui a préféré mourir que de s'occuper de lui. Voilà aussi pourquoi il n'est absolument pas question pour le garçon d'opter pour le message non-violent prôné de son vivant par Yeshua, et désormais relayé par ses disciples. David veut se battre, renverser cet occupant qui martyrise son peuple.

Mais, avant que David puisse rejoindre le monde et ses bouillonnements, c'est l'inverse qui va se produire, et contraindre le fils de Yeshua à se lancer dans une quête où s'entrecroisent et se télescopent la vérité, la liberté, la colère, le danger... Mais également la résilience et la paix. Si ce n'est la paix pour un peuple, du moins une paix intérieure...

Il est des romans qu'on repère tout de suite, rien qu'en lisant la quatrième de couverture ou un bref résumé. Parce qu'il est fort culotté de se lancer dans une telle aventure littéraire, en touchant à un sujet au combien délicat. Il l'aurait certainement été de tout temps, mais notre fameux XXIe siècle qui devait être si spirituel est surtout en train de sombrer dans l'obscurantisme et l'intolérance...

Et si Jésus avait été père de famille ? Voilà le postulat de départ d' "Apocryphe", avec toutefois une particularité : l'histoire de David ne commence qu'à la fin (terrestre) de l'histoire de son père. En fait, bien qu'il s'agisse de l'histoire d'une relation entre un père et un fis, ils n'ont aucune scène en commun, et c'est assez révélateur...

On pourrait s'amuser à jouer sur cette notion de père et fils, en revenant sur la relation de Jésus avec son propre père, ou devrais-je dire ses propres père : Joseph, et ce père céleste dont il se revendique l'envoyé, tout au long de son périple à travers la Palestine, qui va s'achever par son entrée triomphale à Jérusalem (les Rameaux), son arrestation, son procès et son exécution (la semaine sainte).

Jésus est un fils, il agi en tant que tel. Mais Jésus est-il un père ? L'idée de René Manzor est assez originale, puisqu'il ne fait pas de Jésus un père attentionné, mais un père absent, qui a privilégié sa vie publique à sa vie familiale. Avec ce corollaire : un enfant peut-il envisager l'idée que son père soit un prophète, mieux encore, un messie, sans se sentir délaissé ?

La réponse de David, qui traverse tout le roman, c'est cette colère et cette rancune envers ce père égoïste qui a préféré son engagement politique et religieux à sa famille. A son épouse et à son fils. Au point, d'ailleurs, d'influer sur ses propres choix, puisqu'il n'est pas question pour David d'être nazôréen, d'adopter le message de son père. Au point d'être un non-croyant !

Au-delà des péripéties, nombreuses, auxquelles va se trouver confronté David, cette colère est le fil conducteur du roman. Car, je l'ai évoqué rapidement, au-delà de cette relation père/fils, le fait que David soit le fils de Yeshua est un élément central : il est, malgré lui, un symbole, qu'il s'agit de mettre en avant pour les uns, d'abattre pour les autres.

Et David va devoir affronter ce destin, dont il se déferait volontiers s'il le pouvait, et va surtout pouvoir confronter sa colère aux événements et se rendre compte qu'un enfant de 14 ans, aussi volontaire soit-il, n'est pas vraiment taillé pour se lancer dans une telle lutte. Il est en danger et il va lui falloir entreprendre un sacré voyage pour espérer survivre...

Difficile de classer "Apocryphe", en fait. Il est présenté comme un thriller, et il en possède indéniablement certains caractères. Mais son contexte très particulier interroge : est-ce un thriller historique ? Ah... Pas évident, puisqu'en soit, le roman s'inscrit dans un récit dont les faits eux-mêmes sont sujets à caution... Drôle d'oiseau, ce livre !

Et n'oublions pas une dimension fantastique, qui est bel et bien présente. Là encore, est-ce le bon terme ? Tout est question de croyance, de foi, lorsqu'on lit les Evangiles, et plus largement la Bible (formidable roman de fantasy, d'une certaine façon). Certains événements qui se produisent au cours du roman sont inexplicables en termes rationnels... ou divins ?

Si "Apocryphe" est un livre très sérieux, dans le sens où la tonalité générale est celle du drame et de la violence, mais René Manzor lui donne un côté facétieux à travers ce titre, ainsi que l'accroche que l'on voit en couverture, "Qu'est-ce que la vérité ?", qui reprend une parole d'un des acteurs du livre : Ponce Pilate en personne (confirmation avec la citation complète en exergue).

Après tout, que sait-on de la vérité des événements ? Peu de choses, on sait que l'une des rares mentions de l'existence de Jésus, hors évangiles, se trouve chez Flavius Josèphe (d'ailleurs né en 37, l'année où se déroule "Apocryphe"), mais pour le reste, les sources sont ces quatre textes attribués à quatre des disciples de Jésus : Matthieu, Marc, Luc et Jean.

Or, on sait que ce ne sont pas eux qui ont écrit ces évangiles, qu'il ne s'agit pas de témoignages directs et que le récit de la vie de Jésus n'est pas raconté tout à fait de la même manière de l'un à l'autre de ces livres. Ils se complètent, apportent des regards un peu différents, privilégiant certains épisodes à d'autres. "La plus belle histoire jamais contée", dit René Manzor dans ses remerciements.

Cela nous ramène à ce titre : "apocryphe". Autre clin d'oeil de l'auteur, puisqu'on sait qu'il existe à ce jour plus de 130 évangiles, mais que seuls les quatre cités précédemment ont été retenus pour former ce qu'on appelle le canon. Un texte apocryphe, qu'il s'agisse du domaine biblique ou non, d'ailleurs, est donc considéré comme n'étant pas authentique.

Mais qu'est-ce que la vérité ? Les textes du canon ne sont-ils pas la preuve qu'elle est toute relative ? Et un roman n'est-il pas par définition un texte apocryphe ? Ah, ah, que de réflexions, dans tout cela, mais quel joli jeu littéraire, que de s'engouffrer dans cette histoire-là ! Et de sortir justement du canon pour proposer une sorte de "sequel", de suite à l'histoire de Jésus, mais pas à travers ses disciples.

René Manzor joue avec les ingrédients qu'il a sous la main : ce que l'on trouve dans les textes du canon, dont les quatre évangiles, ce qui relève des textes apocryphes ou carrément de la légende, et puis bien sûr, son propre talent de raconteur d'histoire, pour concocter une histoire violente et douloureuse.

On trouve, en fin de roman, une annexe où sont remis dans leur contexte les différents personnages qui interviennent. Ceux qui ont une existence historique avérée, comme Pilate ou Caïphe, le grand prêtre ; ceux qui font partie de la légende, comme Barabbas ou Longinus ; ceux enfin dont l'histoire accompagne l'essor de ce qui va devenir le christianisme.

Il utilise les événements historiques, mais aussi ce que des textes comme les Actes des Apôtres, cinquième livre du Nouveau Testament, relatent, pour servir de cadre à son histoire. Oh, vous le verrez, on sort de la stricte course-poursuite entre David et les forces emmenées par Saül de Tarse. Car il s'agit, déjà, d'une affaire "mondiale" (je mets des guillemets, car, oui, le mot est un peu fort).

René Manzor ménage bien des surprises à ses lecteurs, à ses personnages, aussi, de fait. Il nous entraîne dans un récit mené tambour battant qui devient petit à petit une grande fresque pour s'achever dans un dénouement à la fois violent et spectaculaire. Bien sûr, on pourrait évoquer les différences ou les parallèles entre les parcours du père et du fils, mais cela en dévoilerait trop...

Dans ses remerciements, René Manzor salue ses parents, décidément, ce roman est vraiment une histoire de famille, à tout point de vue : son père, le libre penseur, et sa mère, la croyante. Que l'on soit l'un ou l'autre, je pense vraiment que l'on peut lire ce roman et être captivé par lui. Car il n'est finalement pas question de religion, en tout cas pas au sens du dogme, comme les Evangiles traditionnels.

Il est d'abord question d'un garçon dont le destin est extraordinaire avant même qu'il ait réellement commencé à s'accomplir. Il est un "fils de", mais pas n'importe lequel, en tout cas pour les lecteurs qui ont le recul dont il ne dispose pas. Car c'est sans doute aussi cela qui rend les choses particulières : ce décalage entre notre perception du contexte général et celle qu'en ont les personnages.

"Apocryphe" est l'histoire d'une résilience, celle d'un garçon de 7 ans assistant à la mise à mort de son père, dans un contexte politique douloureux. La subversion, la rébellion sont-elles héréditaires, ou sont-elles le fruit de l'éducation ? Là encore, voilà une histoire qui pourrait, à ce sujet, fournir de passionnantes pistes de réflexion.

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