samedi 10 août 2019

"Si tu ne me crois pas, tu n'as qu'à me donner une chance. Ici, tu trouveras confort, paix et sérénité".

Je le reconnais, il y a un peu (beaucoup ?) d'ironie dans le choix de ce titre, car la paix et la sérénité se font discrètes dans notre roman du jour, mais il y a aussi une raison objective à cela, on y reviendra. Direction Los Angeles, pour un polar qui se revendique ouvertement des codes de la série B, porté par des personnages assez atypiques et avec une bande-son musicale qui va se révéler fort surprenante. "Tattoo Blues" (disponible en grand format aux éditions Critic) est le nouveau roman de Julien Heylbroeck, écrivain éclectique et facétieux, amoureux des "mauvais genres". Il nous entraîne ici à la suite d'un vétéran du Vietnam qui se rapproche plus d'un Ron Kovic que d'un John Rambo. Un quasi clodo qui va se trouver par le plus grand des hasards une raison de vivre, de se battre et de se prendre, avec les moyens du bord, pour un justicier à la Charles Bronson...


Ce matin-là, tout tangue autour d'Atticus Thurston, tout est flou, mais pas autant que les souvenirs de la nuit précédente... Tout juste se souvient-il qu'on est en 1978... Ancien soldat revenu du Vietnam avec une jambe bien abîmée, au point de devoir s'appareiller pour marcher, Atticus n'est pourtant pas du genre douillet et des cuites, il a l'habitude d'en prendre. Surtout depuis qu'il a arrêté la dope...

Mais comme celle-là, ça ne lui était jamais arrivé. Et cette fois, ce n'est pas sa mémoire qui flanche ! Jamais il ne s'est réveillé dans un tel état, la tête dans une presse hydraulique, le coeur au bord des lèvres, ou peut-être vomi sur le parquet avec le reste, des épingles disposé un peu partout, mais surtout derrière ses yeux par un acupuncteur fou...

Non, Atticus, ce matin-là, n'est pas beau à voir, lui qui, depuis son retour d'Asie, n'a de toute manière guère pris soin de lui et de son allure... Pourtant, tout cela n'est rien en comparaison de la (mauvaise) surprise qu'il découvre en faisant l'état des lieux : d'abord un pansement sur l'épaule gauche ; puis, sous le pansement, non pas une plaie, mais...

Un tatouage ? Etait-il à ce point dans les vapes pour que quelqu'un (qui donc ?) lui fasse un tatouage sur l'épaule et qu'il n'en garde pas le moindre souvenir ? Bon, en soit, un tatouage, pourquoi pas, ce n'est pas son premier, mais ce motif, une espèce de grosse fleur, ce n'est pas trop son style... Quant à ce qui ressemble à une légende, c'est écrit dans une langue et surtout un alphabet inconnus...

Qu'est-ce que c'est que ce b... azar ? De quoi se souvient-il exactement ? D'une table de billard et de Russel. S'il y avait Russel, alors Solares ne devait pas être l'un. Ces trois-là sont inséparables depuis la guerre... Le trio infernal, jusque-là, rien d'anormal, mais la virée qui s'en est suivie s'obstine à rester dans une profonde obscurité...

Ca finira bien par revenir, pense alors Atticus, qui se lève, se bouscule, ne se dégrise pas vraiment. Ses potes se marrent tous devant son tatouage, mais pas un ne peut lui dire ce qui est écrit. C'est au "Sunset Pagoda", le resto asiatique qui se trouve au rez-de-chaussée de son immeuble, qu'il va l'apprendre, grâce à son patron, Polang Kanthol...

Le vieil homme, dont Atticus ignorait tout jusque-là, lui explique qu'il a quitté son pays natal, le Cambodge, en proie au génocide mené par les Khmers rouges. Or c'est justement en khmer que le mystérieux tatoueur (il semblerait, souvenir fugace et encore très flou, qu'il s'agisse d'une femme) a écrit sur ce support bien particulier.

Un message bien différent que ce qu'imaginait Atticus. Il ne tient en fait qu'en deux mots, une fois traduit. Deux mots lourds de sens : "Aidez-moi". Ok, il était dans un état second, mais cela suffirait-il à expliquer qu'il ait demandé qu'on lui tatoue un message aussi saugrenu ? Et s'il s'agissait d'un véritable appel au secours, lancé comme on lance une bouteille à la mer ?

Pour Atticus, le mystère prend un nouveau tour. Non pas qu'il ait particulièrement une âme de justicier, mais il veut se souvenir de ce qui s'est passé durant cette soirée mémo... euh, non, pas mémorable, en fait, durant cette folle soirée, oui, là, c'est mieux. Et s'il peut, au passage, venir en aide à une jeune femme en danger, alors ce sera encore mieux...

Tandis que Atticus se lance dans une improbable enquête, d'abord pour retracer le parcours effectué au cours de cette nuit bien trop alcoolisée, entraînant à sa suite ses vieux amis, Russel et Solares. Mais bien vite, il va comprendre qu'il les a tous fourrés dans un sacré guêpier... Cette fois, il ne s'agit plus seulement d'aider quelqu'un, mais de régler une affaire personnelle !

"Tattoo Blues" est le cinquième livre de Julien Heylbroeck dont nous parlons sur ce blog, et comme d'habitude, il nous propose un genre et une ambiance différente. D'ailleurs, dès l'exergue, on a une idée assez précise de ce qu'on va trouver : il s'agit d'un hommage à Joe R. Lansdale, Shane Black (scénariste de "L'Arme fatale" et du "Dernier Samaritain), Jerry Stahl et Joel et Ethan Coen...

On plonge donc dans le Los Angeles de la fin des années 1970, s'attendant presque à croiser au coin d'une page, Starsky, Hutch et même Huggy les bons tuyaux. Et puis, il y a ce personnage principal, Atticus Thurston... Atticus comme le personnage de Harper Lee, et Thurston, comme Thurston Moore, leader de Sonic Youth ? Je m'égare...

Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'a rien d'un héros, ce brave Atticus, quand on le rencontre. Et cela n'a rien à voir avec sa cuite carabinée dont il se remet difficilement (c'est moche de vieillir...). Ancien combattant, mais aussi ancien junky, un éclopé épais comme un sandwich SNCF, pour reprendre l'expression de Renaud. Allez, lâchons le mot, une épave.

Un pauvre type sans un rond, appelé à finir SDF à plus ou moins court terme, s'il ne se reprend pas rapidement. Mais pas un mauvais bougre, malgré tout ça, non, juste une victime collatérale de cette sale guerre menée au Vietnam et qui, comme tant d'autres, l'a laissé sur le carreau, estropié tant sur le plan physique que sur le plan moral.

Difficile de remonter la pente quand les seuls amis qui vous restent vous renvoient systématiquement dans la jungle, par les souvenirs, les histoires, les moments de blues... Sans même parler de cette jambe qui ne fonctionne plus sans aide. Un demi-homme de fer, en quelque sorte, sauf que Atticus n'a jamais été détective...

C'est pourtant l'Asie qui va relancer sa mécanique. Mais pas le Vietnam, non, le pays voisin, le Cambodge. Avec un coup de pouce du hasard (et une quantité d'alcool indéterminée, mais ne revenons pas là-dessus). Ce tatouage, le message qu'il contient, cet appel au secours, voilà peut-être le signe qu'attendait Atticus pour remonter à la surface.

Il y a d'ailleurs quelque chose de troublant dans cet appel à l'aide ; car Atticus lui-même aurait pu en lancer un à cette période. Pas pour les mêmes raisons, celles que l'on va découvrir au fil de cette enquête bringuebalante, bien sûr, mais parce qu'il en arrivait au point où il n'aurait plus pu se sortir seul de l'ornière...

Il manque un élément d'importance dans ce billet, c'est le deuxième fil narratif que l'on découvre très tôt dans le roman. Et qui vaut aussi son pesant de cacahuètes, parce qu'il met en scène un personnage des plus... étranges... Un producteur, bon, à Los Angeles, on en trouve sous chaque caillou, c'est vrai. Mais un producteur de télé, pas de cinéma. Et un producteur de soap operas...

Ah, vous voyez qu'il est bizarre, ce Belmont ! Son show s'appelle "La Flamme de la Passion", ça ne vous rappelle rien (enfin à ceux qui n'ont pas fini la nuit dernière dans le même état qu'Atticus, bien sûr !) ? Tout un programme, si je puis dire... Et qui respecte scrupuleusement tous les codes du genre et même plus encore.

Car Belmont n'est pas un producteur comme les autres : misanthrope, colérique, odieux avec ceux qui bossent pour lui. Et surtout d'une maniaquerie qui confine à la psychorigidité. Tout le monde est pourtant prévenu, les scénarios de Belmont doivent être respectés à la lettre, jusqu'au plus petit détail, jusqu'au plus insignifiant des accessoires...

Gare à celui qui, sur le plateau de tournage, prend la moindre liberté avec le script ultra-détaillé ! Quel que soit son poste, aussi indispensable puisse-t-il paraître, il sera flanqué dehors illico presto, et sans indemnité... Il est étrange, Belmont, mais c'est surtout le mec le plus antipathique qu'on puisse croiser à Hollywood, c'est dire !

Il y a un univers entre Atticus et Belmont, deux hommes aussi différents qu'on puisse l'être, par les origines, les conditions de vie, les perspectives d'avenir. Reste donc à comprendre ce qui peut justifier leur présence dans le même livre, dans la même intrigue. Vous vous doutez bien que ce n'est pas ici que vous trouverez la moindre réponse à cette question !

"Tattoo Blues" est un polar captivant et divertissant, avec son lot de violence, très visuel, très influencé par le cinéma, dans la forme comme dans le fond, bourré de clins d'oeil et de références (ah, la Sioux City Sarsaparilla !), dont j'ai certainement raté une bonne moitié, mais qu'il est toujours amusant de traquer.

On se marre à voir Atticus émerger de sa mélasse éthylique, on se marre à découvrir la galerie de "gueules" qui composent le casting de ce bouquin, mais plus on avance dans cette histoire et moins on se marre. Parce qu'on a beau se dire qu'on a affaire à de belles bandes de bras cassés, il n'empêche que les événements vont vite tourner au vinaigre.

Atticus est un beau personnage, j'ai déjà vu passer d'autres commentaires qui vont dans le même sens que ce que je pense : il ferait un très intéressant protagoniste pour une série. Reste à savoir si Julien Heylbroeck, qui signe essentiellement des one-shots, se laissera séduire par les sirènes des lecteurs souhaitant revenir à LA en 1978, au côté d'un vétéran boiteux...

Eh oui, on est comme ça, on s'attache... D'autant que le roman s'achève en nous laissant avec quelques questions dignes des "Flammes de la Passion" : lors du prochain épisode, vous saurez si Atticus est sorti de la dépression qui le ronge depuis son retour du Vietnam. Ce coeur solitaire battra-t-il pour quelqu'un d'autre ? Trouvera-t-il enfin le confort, la paix et la sérénité ?

Ah, tiens, on revient à notre citation du début... C'est pas de la mise en scène, ça, m'sieur Belmont ? Hum... Restons sur notre sujet, si vous le voulez bien. Un sujet musical, car "Tattoo Blues" bénéficie d'une "bande-son" assez riche, comme c'est souvent le cas des romans de Julien Heylbroeck, particulièrement lorsque ça se passe aux Etats-Unis.

Laissons de côté la partie ricaine de cette play-list, où il n'y a que du bon, mais du classique. Bien moins classique, la découverte de la pop cambodgienne, qui accompagne les découvertes d'Atticus, et en particulier les deux grandes stars des sixties que sont Pan Ron (je reprends l'orthographe du roman) et Ros Serey Sothea.

On découvre une musique très métissée, aux sonorités mélangeant les traditions cambodgiennes et les rythmiques de la pop anglo-saxonne des années 1960 (Atticus parle d'ailleurs de "surf music asiatique). On n'imagine pas les stars qu'étaient ces chanteuses, ni leur poids dans la culture du Cambodge.

Mais elles sont plus que cela encore : des symboles. L'une comme l'autre ont été victimes des purges initiées sous le régime de Pol Pot et on ignore ce qu'elles sont devenues après leur arrestation... Elles sont par la suite devenues un lien extrêmement fort pour la diaspora réfugiée dans le monde entier et leurs voix, gravées sur du vinyle, ont une force évocatrice très puissante.

Dans le roman, Polang va montrer son attachement à ces artistes disparues, sans doute déjà mortes lorsque se déroule l'histoire relatée dans "Tattoo Blues". Et cette scène, dramatique, poignante, qui laisse sur le moment Atticus stupéfait et circonspect, évoque la douleur de l'exil, la nostalgie du réfugié, la fierté de ses racines...

La citation en titre de ce billet est extraite du roman, c'est une traduction (depuis l'anglais) des paroles d'un des plus fameux succès de Ros Serey Sothea, "Sra Mouy Keo", c'est-à-dire "Un verre de vin". Et il ne s'agit pas d'une simple ambiance sonore pour accompagner l'action du livre. C'est une sorte de voeu, que l'on fait pour Atticus au premier chef, et ses amis, anciens et plus récents...



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