vendredi 2 août 2019

"Pas besoin d'aller chercher la meute des lyncheurs dans ce pays. Elle trouve toujours son chemin jusqu'au pas de ta porte, ou au bout de la rue".

Il est des sujets qu'on aimerait voir définitivement relégués au rayon romans historiques, mais hélas, il semble que les pires comportements humains remontent à la surface à intervalles réguliers... Notre roman du jour a été publié en 2017 dans sa version originale, alors que l'Amérique connaissait depuis un moment déjà une nouvelle vague de violences raciales. Il aborde un thème extrêmement dur, puisqu'il s'agit des lynchages d'hommes noirs dans l'Amérique du début des années 1930, à partir d'une véritable histoire. Mais, dans "La Route de nuit" (paru chez Actes Sud ; traduction d'Anne-Laure Tissut), Laird Hunt, Grand Prix de Littérature américaine pour l'impressionnant "Neverhome", ne se focalise pas sur le drame lui-même, mais plutôt sur le contexte de cette affaire, vu à travers le regard de deux femmes que tout sépare et que le hasard va se charger de réunir, au coeur d'une écoeurante effervescence. Deux femmes à l'étroit dans leur existence et espérant une vie meilleure, entre fantômes passés, horreurs présentes et rêves à venir. Un roman oppressant et dérangeant, dans une Amérique où les différences paraissent irrémédiables, insurmontables...


Ottie Lee Henshaw travaille depuis 5 ans pour une société d'assurance installée dans une petite ville de l'Indiana. Cette belle rousse est l'heureuse épouse d'un homme charmant et plein d'attention et la secrétaire du patron d'une société florissante, qui lui permet d'obtenir une certaine indépendance financière bienvenue.

Enfin, tout cela, ce sont les apparences. La réalité est nettement moins idylliques : Ottie Lee doit constamment subir les assauts concupiscents de Bud Lancer, son patron obèse et suant, qui pratique sur elle dès que possible des attouchements qui la dégoûtent. Certaine d'être virée si elle le repoussait, elle accepte ces gestes déplacés tout en songeant à ce qu'elle pourrait faire à ce gros dégueulasse.

De même à la maison : le séduisant Dale, qui a emporté son coeur quelque années plus tôt, n'est plus vraiment l'homme amoureux et drôle aux cotés de qui elle a choisi de passer son existence. Elle a de plus en plus de mal à attirer son attention désormais, car seule Sassy paraît compter pour lui. Non, Sassy n'est pas une maîtresse, même si elle accapare Dale, mais une énorme truie qu'il dorlote en espérant un jour en tirer un substantiel profit...

Difficile pour Ottie Lee de supporter cette double situation qui la renvoient à son douloureux passé, qu'elle ressasse dès que son esprit se met à vagabonder. Un passé qu'elle a tout fait pour laisser derrière elle et qui resurgit en même temps qu'une terrible peur : celle d'être encore une fois abandonnée...

En cet été 1930, un événement va venir bouleverser l'existence d'Ottie Lee sans qu'elle s'y attende. A l'origine, une rumeur qui a parcouru les routes du comté. A Marvel, la ville voisine, on se prépare au lynchage de trois hommes noirs, un événement finalement assez rare dans cette région, ce qui explique l'effervescence que cela occasionne.

Un peu partout, aux alentours, on se prépare à aller assister aux exécutions exactement comme on le ferait pour un spectacle. Au bureau, Bud Lancer n'est pas le dernier à trépigner et, bientôt, il décide de partir pour Marvel afin de ne rien manquer de l'événement... Ottie Lee lui emboîte alors le pas, plus curieuse qu'enthousiaste.

Ottie Lee et Bud montent dans la voiture de ce dernier et prennent la direction de Marvel. Mais, auparavant, Ottie Lee obtient qu'on fasse un crochet par la ferme pour prendre Dale. Et, au passage, ils vont récupérer le dénommé Pops, drôle de bonhomme, mais sympathique convive, qui ne manquera pas de partager son éternelle bonne humeur.

Ainsi commence ce voyage pas comme les autres, qui va s'avérer bien moins facile que prévu. Entre rencontres inattendues, discussions à bâtons rompus, événements surprises et soucis imprévus, l'enthousiasme initial va se retrouver un peu douché. Et surtout, Ottie Lee va commencer à se poser bien des questions sur le bien-fondé de ce voyage...

A Marvel, vit Calla Destry. Une adolescente métisse de 16 ans, qui n'aspire qu'à vivre la vie de tous les jeunes gens de son âge. Mais, pour elle, à cause de sa couleur de peau, tout cela est impossible. Amoureuse, Calla espère que l'homme pour qui elle craque saura l'aider à fuir cette fatalité, lui offrir une existence différente, heureuse et exempte de la peur dans laquelle vit sa famille...

Mais, là encore, la situation de Calla va être sérieusement bousculée par les événements. Par ces lynchages annoncés qui font la joie de la communauté blanche, impatiente de voir les coupables désignés châtiés... Alors que les tensions montent au cours de cette journée, la jeune fille prend brutalement conscience de ce qui va se produire... Et décide de l'empêcher...

Avant d'aller plus loin, petit point de construction : vous ne suivrez pas ces deux récits en parallèle, mais l'un après l'autre. L'histoire d'Ottie Lee ouvre le roman, celle de Calla constitue la deuxième partie. A priori, aucun lien entre ces deux fils narratifs, si ce n'est l'événement tant attendu... Si ce n'est ce spectacle mortifère et odieux auquel on se prépare.

Et puis, petit à petit, on va comprendre que Ottie Lee et Calla sont les deux facettes d'une même histoire : la femme blanche et l'adolescente métisse, l'une devant être spectatrice, l'autre devant se cacher pour éviter de mal finir alors que la soif de violence augmente. Et deux femmes insatisfaites de leur vie et réfléchissant à un avenir différent, plus épanouissant.

"La Route de nuit", ce n'est pas seulement l'histoire de ces deux personnages à un instant T, mais également un voyage initiatique qu'elles vont entreprendre chacune de leur côté au cours de cette funeste journée, un voyage au cours duquel elles comptent bien prendre en main leur destin et ne plus en laisser les rênes à personne.

Il ne faudrait pas oublier un dernier personnage : Sally Gunner, celle qu'on appelle "la dealeuse d'anges". Une femme étrange, qui semble à peine vivre dans la réalité et que personne ne semble vraiment prendre au sérieux. Ottie Lee la connaît depuis l'enfance, alors qu'elle avait encore toute sa tête. Plus tard, Sally avait pris un coup sur la tête qui l'avait laissée simplette...

Curieux personnage, qui "petit-déjeune avec les anges", comme le dit Ottie Lee, mais qui, malgré ce handicap, semble savoir parfaitement se débrouiller dans l'existence. Elle traverse l'existence avec insouciance et candeur et ne semble pas vraiment concernée par l'effervescence qui s'est emparée du comté ce jour-là, entre ceux qui se réjouissent d'aller à Marvel et ceux qui déplorent les lynchages.

Si je parle de Sally, plutôt que d'autres personnages, comme Homer Hale, par exemple, c'est parce qu'elle est partie prenante de la construction de ce roman, où des informations se dévoilent progressivement pour offrir un tableau final sensiblement différent des impressions premières. Car Laird Hunt ménage ses effets et cueille ses lecteurs par quelques révélations troublantes.

Mais, le rôle de Sally ne se limite pas à cela. Elle est aussi l'un des vecteurs d'une des recettes qu'apprécie Laird Hunt : la présence dans les histoires qu'il imagine d'une dimension qu'on peut qualifier d'onirique, aux frontières du fantastique. La dealeuse d'anges n'est peut-être pas qu'une raillerie, il y a peut-être quelque chose d'inexplicable qui ne demande qu'à frapper les autres...

Dans "Neverhome", la dimension fantastique était omniprésente, permettant à l'auteur de jouer avec la notion de fantôme, au sens propre comme au figuré, à propos d'un combattant de la Guerre de Sécession. Dans "La Route de nuit", c'est nettement moins marqué, plus diffus, plus subtil, mais très important également.

Laird Hunt joue cette fois avec le rêves, avec des visions qui assaillent ses principaux personnages, sans qu'elles sachent elles-mêmes si cela tient de l'hallucination, de la fatigue due à la chaleur écrasant de cette journée estivale ou d'autre chose, d'une ouverture sur un monde où l'on pourrait adopter un autre point de vue que le sien.

Il faut reconnaître que cette dimension onirique n'allège en rien l'atmosphère pesante et douloureuse qui domine dans ce roman. Il y a quelque chose de déroutant, d'inquiétant, d'effrayant, même, dans la découverte de cette... aptitude. Quelque chose susceptible de bousculer les certitudes et de remettre en cause des existences...

D'une certaine façon, on retrouve grâce à cela le thème du fantôme, central dans "Neverhome". Mais de manière très différente, car il ne s'agit pas d'un état. Les fantômes sont dans l'esprit des personnages, enfouis, refoulés, mais jamais effacés ; et la culpabilité devant l'atrocité des événements pourrait les faire revenir au premier plan...

Avec "La Route de nuit", Laird Hunt aborde le très délicat sujet des violences raciales, si profondément enracinées aux Etats-Unis. Le roman s'inspire donc d'une histoire terrible, le lynchage de deux jeunes hommes noirs, Thomas Shipp et Abram Smith, le 7 août 1930, à Marion, dans le comté de Grant en Indiana.

En France, cette histoire est certainement peu connue. Mais, aux Etats-Unis, elle avait déclenché une onde de choc, après la publication d'une photo effroyable de cette double exécution. Une photo qui a capturé la joie malsaine agitant la foule se tenant devant les suppliciés, suscitant malaise et indignation, y compris parmi la communauté blanche.

Abel Meeropol fut profondément marqué par cette image qui lui ôta le sommeil avant de lui inspirer un poème appelé à devenir très célèbre : "Strange fruit". C'est lui, raconte-t-on, qui est allé voir Billie Holiday après l'avoir entendu dans un club de New York pour qu'elle lise ce texte. Emue, la chanteuse en fera une chanson qui n'a rien perdu de sa force aujourd'hui...



En 2010, à l'occasion du 80e anniversaire de cet événement, une émission de radio, "All Things Considered", consacra un de ses numéros à ce lynchage. C'est en l'entendant que Laird Hunt a commencé à imaginer la trame de son roman. Il n'intègre pas les faits tels quels à son histoire, Marvel remplace Marion, par exemple, mais en reprend les éléments principaux.

Le plus frappant, le plus terrifiant, c'est surtout cette ambiance si particulière qui a entouré ces horreurs. La manière dont tout cela s'est transformé en un véritable spectacle faisant affluer les foules des quatre coins du comté et l'impatience générale d'une population qui se réjouit de pouvoir assister à tout cela, ce n'est pas sorti de l'imagination du romancier, ce n'est que la sinistre réalité...

Mais, "La Route de nuit" n'est pas le récit de cette journée, c'est une véritable fiction où le lynchage est le moteur du récit, puisque c'est cela qui déclenche tout, le voyage d'Ottie Lee, la colère et la réaction folle de Calla en premier lieu. C'est aussi un récit qui dépasse le simple clivage blancs contre noirs, car les choses ne sont pas toujours aussi simples.

Et ce n'est pas le seul élément notable lorsqu'on se lance dans la lecture de "La Route de nuit". Si la ségrégation des noirs et la domination des blancs dans la société américaine du début du XXe siècle sont au coeur de ce roman, Laird Hunt va pourtant les aborder en utilisant un biais narratif pour le moins surprenant.

Ainsi, ne parle-t-on pas de noirs et de blancs, mais respectivement de "fleurs de maïs" et de "soies de maïs". Et d'autres races, par exemple des asiatiques, se voient également attribuer une partie de cette plante, si importante dans le Midwest, où se trouve ce qu'on appelle la Corn Belt (près de la moitié de la production américaine en provient).

De prime abord, c'est un peu déroutant pour le lecteur, il faut un temps d'adaptation pour que cela devienne naturel et qu'on n'ait plus d'hésitation lorsqu'un nouveau personnage apparaît (bon, ok, le recours aux antisèches est autorisé !). Même au moment d'écrire ce billet, je suis allé vérifier à qui correspondait les fleurs de maïs et les soies de maïs (cornflowers et cornsilks, en VO).

Laird Hunt est le mieux placé pour expliquer ce choix. Ce serait évidemment une des premières questions que je lui poserais si je me trouvais face à lui. Ce choix n'a semble-t-il pas été prémédité. Dans les interviews que j'ai pu lire, Laird Hunt explique avoir recouru au terme "fleur de maïs" afin de ne pas s'exposer en permanence aux insultes raciales si usuelles en 1930.

Il devait revenir à la terminologie plus classique dans la version finale, mais y a renoncé en se rendant compte qu'il pouvait ainsi attirer l'attention du lecteur sur ces mots, incongrus, presque, alors que les mots blessants et injurieux qu'il aurait pu utiliser sont si courants qu'ils finissent pas ne plus interpeller, ne plus révolter...

Il réussit le tour de force d'écrire un roman imprégné de violence, une violence hideuse, scandaleuse, honteuse, sans la montrer directement. Simplement parce qu'elle induit chez les personnages, les personnages centraux au premier chef, Ottie Lee et Calla, mais aussi parmi une galerie de personnages secondaires remarquable.

Il nous place face à cela, face à ce macabre carnaval qui nous met d'emblée mal à l'aise, tant le contraste entre la nature du "spectacle" et l'enthousiasme qu'il suscite est écoeurant. Quel niveau irrationnel de haine faut-il atteindre pour se réjouir ainsi de la mise à mort d'êtres humains ? Avec en sus un effet de foule qui emporte tout le monde dans une folie collective incontrôlable...

Dans une Amérique une nouvelle fois secouée de convulsions racistes de plus en plus forte, y compris, désormais, au sommet de l'Etat, ce roman est un avertissement : n'oubliez pas le passé, n'oubliez pas ce dont furent capables certains... Ne retombons pas dans ces horreurs que rien ne justifient, et surtout pas la seule différence de couleur de peau...

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