jeudi 26 juillet 2012

« Celui qui scrute le fond de l’abysse, l’abysse le scrute à son tour » (Nietzsche).


Avec son diptyque se déroulant en 1900, pendant l’Exposition Universelle de Paris, Maxime Chattam a choisi une nouvelle fois d’explorer des thématiques qui lui sont chères, pour ne pas dire qu’elles constituent une forme d’obsession : le mal et le temps. Mais, comme nous allons le voir, dans le deuxième volet des aventures de Guy de Timée, « le Requiem des abysses » (en grand format chez Albin Michel), Chattam veut aussi nous parler de ce qu’est un écrivain et plus particulièrement un auteur de thrillers, que son activité littéraire pousse à côtoyer les aspects les plus sombres de l’âme humaine (et pas seulement chez les autres).


Couverture Le Diptyque du temps, tome 2 : Le Requiem des abysses


Après les horreurs vécues au printemps de cette année 1900 (cf « Léviatemps », du même auteur), Guy de Timée a choisi de se faire oublier et s’est mis au vert dans la propriété de son ami chasseur, Maximilien Hencks, située dans le Vexin, à la fois près de Paris et à des années lumières de la capitale et du mal qui s’y est déployée.

Guy n’est pas parti seul dans cette villégiature, il a emmené avec lui Faustine, prostituée avec laquelle il s’est lié d’amitié, et même un peu plus, lors de la poursuite de Hubris, l’assassin et  concepteur de l’abominable Léviatemps.

L’endroit, sur le territoire du village de Saint-Cyr, à deux pas de la Seine, est calme, la maison accueillante, avec une bibliothèque très bien achalandée et une table excellente. Bref, un lieu idéal pour se remettre des émotions encore bien présentes à l’esprit de Faustine et Guy. Ce dernier entend profiter de ce séjour à la campagne pour se remettre sérieusement à l’écriture, tandis que Faustine veille sur lui et les démons qu’elle sait tapis dans l’esprit de l’écrivain.

Des démons qui ne vont pas tarder à ressortir, un soir d’été, lorsque l’alarme est donnée : une adolescente du village a disparu… La battue aussitôt organisée permet, après des heures de recherche, de retrouver la demoiselle, nue et dans un état catatonique, qui ne laisse, hélas, aucun doute sur ce qui a pu lui arriver… Une rencontre qui a mal tourné et sans doute, des violences qui laisseront des traces pour longtemps.

Des évènements inhabituels dans ce coin si calme qui, forcément, soulèvent une vague d’émotions et d’inquiétude. Mais, le pire est à venir : le lendemain, l’adolescente et toute sa famille sont découvertes massacrées dans leur ferme… La mise en scène est macabre au possible, on ne comprend même pas ce qui a pu mettre dans un tel état le corps de la mère de famille et seul le garçon de la famille, âgé de 12 ans, semble avoir échappé à la folie du tueur, même s’il n’a pas su l’épargner…

Ces crimes odieux vont faire se réveiller en Guy la curiosité et l’envie de comprendre ce qui peut, chez un être humain, déclencher une telle violence meurtrière. Même si les premiers indices qu’il découvre, en particulier, une espèce de message codé trouvé dans la chambre de Louis, semble évoquer l’action d’une créature monstrueuse, Guy n’a aucun doute : c’est un être humain comme lui et vous (et moi aussi, un peu…) qui a commis ces actes ignobles.

Mieux encore, la façon d’opérer du tueur semble indiquer qu’il habite la proche région, soit Saint-Cyr, soit un des deux autres villages voisins, trois bourgs dont Hencks est le maire. Une thèse qui ne peut qu’enflammer les esprits : lui, un étranger, voudrait prouver qu’un membre de cette paisible communauté, au sein de laquelle tout le monde se connaît, serait l’auteur de ce massacre… Impossible !

Et pourtant, Guy va parvenir à faire admettre cela aux notables du cru ainsi qu’au gendarme en charge de l’affaire. Commence une enquête difficile, dans laquelle Guy s’immisce avec des idées qui dépassent les enquêteurs officielles. Des thèses psychologiques et d’analyse criminologique encore peu répandues en France, encore moins dans les zones rurales.

Bref, Guy a établi une liste de suspects suivants des critères qu’il a déduits de la scène de crime. Des scènes de crimes, devrais-je plutôt écrire, car, bientôt, de nouveaux meurtres, tout aussi horribles, sont commis à Saint-Cyr et aux alentours, un gendarme, d’abord, puis une nouvelle famille… de quoi redouter le pire, car le tueur semble insaisissable, au point de raviver les superstitions. Un tueur qui paraît même s’amuser de ses poursuivants, les piégeant à l’envi ou, en ce qui concerne Guy, en en faisant un témoin direct de sa folie meurtrière.

Mais Guy, malgré le scepticisme qui l’entoure, malgré le danger qu’il a déjà côtoyé d’un peu trop près, s’entête, et finit par découvrir l’identité du tueur. Dans des conditions pénibles, certes, au cours desquelles un nouveau cadavre va s’ajouter au carnage en cours… Mais surtout, dans son obsession de mettre la main sur le tueur, Guy va laisser celle qu’il aime plus que tout, la seule capable de le tirer des ténèbres qui l’engloutissent depuis l’affaire du Léviatemps, la belle Faustine, aux mains du tueur.

Faustine enlevée alors que Guy la croyait en sécurité chez Hencks… Une nouvelle fois, l’assassin s’est montré plus malin que lui, profitant de la faiblesse que représente sa plongée dans les abysses du mal… Quelques instants d’inattention et Faustine s’est évaporée… Guy n’a alors plus de cesse que de la retrouver. Mais, il ne bénéficie que de peu d’indices, si ce n’est une certitude : si Faustine est introuvable dans le Vexin, c’est qu’elle ne s’y trouve plus et, corollaire de cette théorie, le tueur du Vexin n’a donc pu agir seul…

C’est donc l’âme bien tourmentée que Guy rentre à Paris plus tôt qu’il ne l’imaginait, pour se lancer dans une seconde enquête afin de retrouver les complices qui ont aidé « son » tueur à réaliser ce forfait…

Mais, en cet été 1900, alors que l’Exposition Universelle continue d’attirer les foules du monde entier au pied de la Tour Eiffel, il se passe des choses bien étranges dans la capitale… Des momies disparaissent des musées et tout semble indiquer qu’elles ont quitté seules les vitrines où elles étaient exposées, des spirites disparaissent ou sont assassinées dans d’étranges conditions ou encore, un célèbre horloger se suicide en pleine rue, sans explication…

Et comme la priorité des autorités demeure le bon déroulement de l’Exposition Universelle, il est peu dire que tous ces faits, y compris la disparition de Faustine, passent au dernier plan… Guy ne peut tolérer cela, le voilà qui, à nouveau, va essayer de renouer le fil de son enquête. Aidé par son ami policier Martial Perotti, Guy va trouver une piste crédible qui, progressivement, va rassembler le kidnapping et tous les évènements mystérieux advenus ces dernières semaines à Paris dans un seul et même ensemble.

Avec, à la clef, des découvertes qui changeront à jamais cet homme, seulement coupable d’avoir voulu comprendre, et qui, pour cela, s’est retrouvé à jouer les funambules sur un fil surplombant les abysses de l’âme humaine, là où palpite le Mal à l’état pur…

Ce deuxième volet du diptyque consacré à Guy de Timée est tout aussi sombre que le premier, mené à un rythme très rapide, car Chattam utilise beaucoup de phrases très courtes, lapidaires, presque, multipliant les paragraphes eux aussi très courts. Même si, en ce tournant du XIXème au XXème siècle, on est loin de tempos trépidants de notre vie moderne, ce style incisif instille à l’histoire une impression d’urgence et de tension rearquable.

Il faut dire qu’encore une fois, comme pour « Léviatemps », le temps est au cœur de ce « Requiem des abysses », un temps qui passe toujours trop vite et qu’on ne peut jamais maîtriser parfaitement. A la fin du livre, je n’ai pu m’empêcher de songer au titre d’un autre roman de Maxime Chattam, « le sang du temps », expression que réutilise ici l’auteur, en lui offrant quelques variations. Un roman où l’Egypte antique jouait déjà un rôle important, si je me souviens bien…

Difficile de trop évoquer cette question du temps, même si, bien sûr, vous aurez compris que c’est une course contre la montre, une course contre la mort que mène Guy de Timée dans ce livre. Et même deux, une première pour mettre fin aux agissements du tueur du Vexin puis une seconde, plus haletante encore, plus personnelle encore, pour retrouver Faustine avant qu’il ne soit trop tard.

Autre thématique, le Mal, un sujet que Chattam examine sous toutes ses coutures depuis son premier roman, « l’Ame du Mal », un des meilleurs thrillers que j’aie lus. En confrontant son personnage de Guy de Timée, écrivain mal dans sa peau, qui a quitté femme et enfant sans même les prévenir pour aller vivre dans une maison close, à la noirceur absolue de tueurs terrifiants, défiant à la fois l’humanité mais aussi l’intelligence, Chattam le place dans une position très difficile…

Car, si jusque-là, l’œuvre de Guy se résume à des écrits de commande qui ne l’intéressent pas plus que ça, il ambitionne de se lancer dans l’écriture de romans populaires, en vogue à l’époque… Ce n’est pas un hasard si Chattam multiplie les clins d’œil à Conan Doyle, Leblanc, Leroux, etc., nous offrant un polar qui flirte aussi avec l’ésotérisme (activité très en vogue à la fin du XIXème et au début du XXème siècle), le fantastique et même le « steampunk », référence plus contemporaine, celle-là.

Et, comme Guy de Timée est un romancier qui n’oppose pas imagination et réalisme, avant de se lancer, il veut observer, décortiquer l’âme de ces personnages diaboliques qu’il aimerait bien mettre en scène dans ces écrits futurs. Mais son perfectionnisme va le projeter dans un monde d’ombres trop profondes pour en sortir tout à fait indemne… Guy avait sous-estimé la fascination morbide qui l’étreindrait une fois sa plongée dans l’esprit des pires tueurs de son temps. Le voilà au bord d’un précipice dont on ne revient pas, avec le risque d’y laisser sa santé physique (car, pour côtoyer les tueurs, depuis le début de l’année, il les côtoie ! D’un peu trop près, souvent…) mais surtout mentale…

Guy de Timée est un homme qui ne va pas bien, déjà lorsqu’on le découvre au début de « Léviatemps ». S’il a fui sa vie bien rangée sans avertissement, c’est, il est le premier à le reconnaître, par lâcheté, par impossibilité d’affronter la routine quotidienne et l’ennui qu’il sentait émaner de sa vie conjugale. Il doute de lui, de ses qualités d’homme, de son talent d’écrivain, sans doute de savoir s’il est « quelqu’un de bien ». Son séjour à durée illimitée au bordel est la solution qu’il s’est trouvé pour faire le point, reprendre à zéro et, si possible, par le bon bout, une vie qui ne lui convient pas.

Mais, emporté par le tourbillon sanglant initié par Hubris et relancé dans « le Requiem des Abysses » par les ravisseurs de Faustine, il va laisser sa part d’ombre, autre expression présente dans le roman, l’emporter sur tout le reste de son existence. Au point de songer sérieusement par moments, ou même quelquefois sans s’en rendre compte, de se laisser aller à cette noirceur, de se laisser tomber dans ces abysses qui l’attirent tant. Faustine est son garde-fou, la seule personne qui ait vraiment compris le débat intérieur qui ronge Guy, la seule, surtout, capable de le retenir de ce côté-ci du miroir, de l’empêcher de basculer définitivement du côté obscur de l’être humain, son dernier lien avec la raison…

Voilà pourquoi il est vital pour Guy de retrouver Faustine : sans elle, il est perdu, peut-être condamné à devenir un de ces monstres sur l’âme desquels il a trop voulu se pencher…

Je vais laisser là cette analyse psychanalytique qui, vous serez d’accord avec moi, devrait me donner le droit à une pochette-surp… euh, pardon, à un diplôme, non ? Et je vais m’intéresser, car ce billet est déjà bien long, au dernier angle retenu après la lecture du « Requiem des Abysses ». Un aspect qui n’est pas, et de loin, le moins intéressant de tous.

Car, à travers Guy de Timée, écrivain de vocation qui n’a certes pas le succès de son créateur, mais qui a une conception bien précise de sa profession, il m’a semblé que Maxime Chattam s’interrogeait avec pertinence sur ce qu’est un écrivain, et plus particulièrement, un auteur de thrillers, mettant en scène des êtres humains si égarés que l’on pourrait presque les qualifier d’inhumains.

A plusieurs reprises, Guy s’interroge sur ce rôle de l‘écrivain qu’il est. Entre comprendre, connaître la vérité des faits, extrapoler pour en tirer une histoire qui fascine les lecteurs, il est difficile de conserver son intégrité morale : « (…) est venu un moment où j’ai souhaité écrire sur le crime. Sur l’âme humaine et sur sa noirceur. Et, plutôt que de la décrire en surface, j’ai voulu l’explorer. Je me suis plongé dedans. J’ai arpenté mon esprit jusqu’à trouver la porte de ma part d’ombre. Puis je l’ai ouverte et j’ai regardé ce qui en sortait. Et comme ça ne suffisait pas, je suis entré. » C’est bien Guy de Timée qui s’exprime ainsi,, et pourtant, je ne peux m’empêcher d’entendre la voix de Chattam lui-même prononcer ses mots, en réponse aussi aux incessantes questions de ses lecteurs qui doivent être nombreux à lui demander régulièrement où il va chercher tout ça…

Et, quelques lignes plus tard, l’ambition de Timée/Chattam est clairement exposée : « je sais que je suis près de pouvoir définir le Mal. J’en suis tout proche. » Oui, mais à quel prix, sur un plan personnel et humain ? N’est-ce pas usant, dangereux de vouloir s’approcher de ce Mal, comme Icare voulut s’approcher du Soleil ?

Mais, plus loin, Timée/Chattam insiste : « C’est le propre du romancier : se confondre avec ses personnages. Ecrire, c’est une folie contrôlée. Se projeter à outrance, et une fois la dernière page achevée, parvenir à se retrouver. Du moins ce qu’il reste de nous ou ce que nous sommes devenus. » Si je comprends parfaitement cette analyse, si j’y adhère en tant que lecteur, ce passage, qui rejoint le « Emma Bovary, c’est moi », de Flaubert, mais dans un contexte bien différent, plus effrayant, continue de me faire réfléchir. Car, finalement, nous lecteurs, ne poussons-nous pas aussi ces auteurs à se surpasser à se renouveler, à nous donner notre quota d’émotions, quitte, pour cela, à franchir bien des lignes jaunes ?

Et Timée/Chattam d’aller encore plus loin, lorsqu’à quelques pages de la fin, il interpelle l’âme du complot, le plus monstrueux des monstres, en lui jetant au visage : « jouer avec les vies des autres, c’est votre besoin, n’est-ce pas ? » Or, n’est-ce pas justement là aussi ce que fait un romancier ? Jouer avec le destin de ses personnages, à la différence près que ces « jouets » n’existent que dans l’imagination conjointe de l’auteur et du lecteur, alors que, hélas, il suffit chaque jour ou presque d’allumer une télé, une radio ou d’ouvrir un journal pour constater que de vrais monstres jouent avec de vraies vies…

Pourtant, la comparaison reste pertinente, même si elle dérange : le travail de l’écrivain a bien des points communs avec le machiavélisme des assassins… La conscience serait-elle dans ce cas, la différence fondamentale entre les deux ? Sans doute, mais si l’on relit Timée/Chattam, on peut se demander si cette immersion prolongée et répétée dans les abysses de l’âme ne risque pas à un moment de faire perdre cette conscience à l’écrivain…

Au final, Guy de Timée se retrouve, une fois l’affaire close, en panne d’inspiration. Et, lorsqu’il explique à Louise, la jeune femme qu’il a sauvée dans « Léviatemps » et qui vit désormais dans la maison close où lui-même avait élu domicile, aux bons soins des pensionnaires, le pourquoi de cette panne, on se demande aussi quel sera l’avenir de Chattam, si, encore une fois, c’est ma vision des choses, on assimile créateur et créature…

Car, Timée répond clairement qu’il ne peut plus écrire sur ce sujet, puisqu’il a découvert cette définition du mal qu’il recherchait depuis des mois. Alors, est-ce la fin de la carrière d’auteur de thrillers de Maxime Chattam ? « Le Requiem des Abysses » est-il celui d’un pan de la carrière d’un auteur qui a envie d’explorer désormais de nouveaux horizons ?

Ne vous alarmez pas, fans des romans de Maxime Chattam, rien n’est moins sûr, puisque Guy ne répond pas à Louise, ne lui adressant, en guise de réponse, qu’un « sourire affectueux ».

Réponse à ces questions à la sortie du prochain Chattam, pour voir si nous devrons, ou pas, lui accoler une nouvelle étiquette…

Un dernier mot pour saluer les dernières pages du roman, dans laquelle Chattam fait un audacieux mais très pertinent parallèle entre notre XXIème siècle naissant et tout ce qui a accompagné ce changement de millénaire, et le tournant du XXème siècle qui sert de cadre au diptyque. On y retrouve le temps, le mal, la technologie, l’ésotérisme et les croyances, et pas mal d’autres choses qui nous font réaliser que l’Histoire n’est sans doute qu’un éternel recommencement.

Ce qui devrait assurer aux écrivains de thrillers et aux autres, présents et à venir, d’inépuisables sources d’inspiration pour faire fonctionner les fertiles imaginations des lecteurs que nous sommes, passionnément.


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