lundi 1 juillet 2013

« Etre Dieu, c’est d’abord comprendre la nécessité du mal ».

Voilà un roman noir, on ne peut en douter, puisque le personnage principal dévore quantité de livres de ce genre. Même le titre du roman est un clin d’œil au roman noir américain, puisqu’il se réfère à un titre d’un livre de James Ellroy. Autre indication, au passage, l’ambiance de ce roman sera musicale, avec, à défaut d’une tonalité unique, une filiation claire entre tous les morceaux qui seront évoqués. Bienvenue dans un roman récompensé et salué par pas mal de critiques, un premier roman plein de faux semblants et de personnages pas banals, qui s’enracine dans les problèmes de la société française actuelle sans tomber dans les clichés. Karim Miské, son auteur, est avant tout un réalisateur de documentaires et cela se ressent dans « Arab Jazz », publié aux éditions Viviane Hamy, où il rejoint au catalogue des auteurs comme Fred Vargas et Dominique Sylvain.




Ahmed vit dans un appartement rempli de livres situé dans le XIXème arrondissement de Paris, l’un des quartiers les plus cosmopolites de la capitale. Voilà 5 ans que, pour soigner une profonde dépression, il s’est renfermé dans ce lieu, passant ses journées à s’évader d’une vie qu’il rejette en lisant, presque compulsivement, les uns après les autres, des romans noirs, des classiques, quelques autres contemporains, essentiellement américains.

Les raisons de cette situation ne nous sont pas données immédiatement, elles apparaîtront progressivement au cours du livre. On sait qu’en dehors de cette passion dévorante pour la lecture, Ahmed vit chichement de l’allocation adulte handicapé qu’on lui verse. Il a très peu de relations sociales : Paul, le libraire du quartier, chez qui il achète ses livres, et Laura, sa voisine du dessus, qui a le béguin pour lui, mais que lui considère juste comme une amie.

Un jour, alors qu’il sort sur son balcon, Ahmed sent quelques gouttes tomber. Mais, ce qu’il voit, ce n’est pas de la pluie, non, cela ressemble fort à du sang. En levant la tête, l’homme découvre pendu au balcon du dessus le corps de Laura… Comme Ahmed a les clés de Laura, qui était hôtesse de l’air et s’absentait donc souvent, il se rend dans l’appartement du dessus et découvre une scène d’horreur.

La jeune femme n’a été pendue qu’après avoir été mutilée, torturée et tuée. Et la mise en scène que l’assassin a laissée derrière lui ne laisse présager rien de bon quant à sa santé mentale… Sous le choc, Ahmed entend tout de même les voitures de police qui arrive et réussit à regagner son propre appartement, conscient que les enquêteurs viendront sans doute prochainement frapper à sa porte.

Ahmed a beau vivre en dehors de la réalité depuis 5 ans, il est loin d’être idiot et sait bien que le voisin d’origine arabe d’une jolie demoiselle française, sera vite placé sur la liste des suspects. Alors, Ahmed se prépare. Car, non seulement, il entend bien montrer aux flics qu’il n’a rien à voir dans le meurtre de Laura, mais, en outre, il compte bien découvrir pourquoi on l’a tuée.

Ahmed a raison sur une partie de ces faits : bien vite, les deux policiers chargés d’enquêter sur la mort de sa voisine viennent prendre son témoignage. Il y a là le lieutenant Rachel Kupferstein, une rousse incendiaire, juive ashkénaze, et Jean Hamelot, un Breton pur sucre, issu d’un milieu partagé entre communisme et catholicisme. Une drôle de paire, ces deux-là ! A la fois mal assortie et pourtant très complémentaire et efficace.

Un duo hétéroclite qui colle parfaitement à ce quartier, cet arrondissement tellement divers, où cohabitent un grand nombre de nationalités, de races, de religions. D’où une situation bien délicate à gérer, dès qu’on vient fureter avec une carte tricolore à la main. Et la mort de Laura n’échappe pas à la règle. Bien sûr, il y a Ahmed, que Rachel ne croit pas coupable.

Et puis, il y a les copines de Laura : Rebecca, Aïcha et Bintou. Une juive orthodoxe et deux musulmanes, une maghrébine, l’autre originaire d’Afrique noire. Un melting pot à elles toutes seules, remarquable exemple de tolérance, mais, en creusant, tout n’est pas aussi merveilleux qu’il n’y paraît. D’abord, Rebecca semble avoir disparu. En tout cas, elle n’est plus à Paris et ses copines couvrent ce qui ressemble fort à une fuite.

Ensuite, les frères de ces trois demoiselles sont bien connus dans le 19, comme on dit. Ils étaient membres d’un groupe de rap qui a eu son heure de gloire dans le quartier au début des années 2000. Mais, depuis, le groupe s’est disloqué et chacun des garçons a suivi son chemin, plongeant à tour de rôle dans la radicalisation religieuse.

L’un prêche un Islam fort peu modéré aux carrefours, deux autres fréquentent assidument une mosquée du quartier où l’on diffuse des discours salafistes, enfin, le dernier a rejoint la puissante communauté loubavitch, des extrémistes juifs, implantée dans l’arrondissement. La présence de sang de porc sur la scène de crime pourrait laisser penser à un crime rituel.

Ajoutez à cela que Laura est la fille d’un important responsable provincial des témoins de Jéhovah, et le décor sera complet ! A vue de nez, tout semble donc indiquer que le meurtre de l’hôtesse de l’air pourrait avoir un mobile lié à la religion. Mais laquelle ? Si c’est vraiment le cas, c’est dans un vrai panier de crabes, et plutôt féroces, que Rachel et Jean devront enquêter…

Car, si le 19 a su créer un amalgame plutôt paisible entre les uns et les autres, depuis quelque temps, force est de constater que les tensions religieuses se sont renforcées. C’est plus un repli sur soi, un lien social qui s’efface peu à peu, pas encore de violences véritables, mais l’assassinat de Laura pourrait être un funeste signal de départ.

Pendant que Rachel et Jean suivent les pistes les plus évidentes et commencent à remarquer deux ou trois petites choses qui ne collent pas, Ahmed voit resurgir un passé vieux de 5 ans, comme si la mort de sa voisine, de son amie, avait réveillé des souvenirs profondément refoulés, au point qu’il en était venu à cesser ses séances chez le psy, faute de parvenir à évoquer les causes de son traumatisme, même avec lui.

Alors que Ahmed commence à se souvenir de son passé et d’une nuit en particulier, qui fit basculer sa vie 5 ans plus tôt, les policiers essayent de remonter les pistes religieuses ou sectaires qui semblent mener jusqu’à Laure, sans grand succès, il faut bien le dire. Quant à la possibilité que la mise en scène du meurtre soit l’œuvre d’un psychopathe prêt à sévir dans le quartier, là non plus, ça ne mène semble-t-il nulle part.

Le comportement des parents de Laura, pas franchement émus par la terrible nouvelle, intrigue Rachel. Apparemment, il y avait de l’eau dans le gaz entre la fille, qui avait fui Niort pour venir vivre sa vie à Paris, loin des règles et des contraintes des témoins de Jéhovah, et ses parents, qui, au contraire, appliquent le dogme de leur organisation à la lettre…

Quant à ce que les copines de Laura vont parvenir, discrètement, en cachette de leurs proches, à apprendre aux deux policiers, là encore, ce sera fort utile, mais pas décisif. Là encore, des histoires de famille compliquées, où la religion vient interférer. Entre des parents qui veulent décider de tout au sein de leurs familles et des enfants qui n’entendent pas se laisser dicter leur conduite, il y a eu quelques remous. Pas de quoi expliquer le meurtre barbare de Laura, mais celui-ci pourrait avoir été un dommage collatéral…

La volonté d’un dieu, quel qu’il soit, en quelque sorte.

Mais la volonté de Dieu au cœur de ce roman n’est pas forcément celle que l’on croit. Loin d’être spirituelle, elle pourrait bien être plutôt… chimique.  Elle seule a la puissance (particulièrement financière) capable de faire quitter même aux plus sincères croyants, les droits chemins de la foi. Car, avec elle, ce sont des masses d’argent qui sont en jeu, en plus de ma vengeance et de la folie.

« Arab Jazz » est un roman très étonnant dans le fond et dans la forme, ce n’est pas étonnant de le retrouver publié chez un éditeur comme Viviane Hamy qui, en particulier en polars, aime bien sortir des sentiers battus. Que ce soit les personnages principaux, loin des archétypes, ou les personnages secondaires, qui s’avèrent bien moins simplistes, voire caricaturaux qu’on pourrait le penser au départ, tous prennent place dans une histoire menée sur un vrai rythme de roman noir, c’est-à-dire, loin des rythmes ultra-rapides de la majorité des thrillers actuels.

Et puis, il y a cette impressionnante description de ce qu’est le XIXème arrondissement aujourd’hui. Sans fard, mais sans complaisance. Oui, Karim Miské décrit un quartier à l’incroyable diversité. Difficile de parler de métissage, car, si l’on vit ensemble, et plutôt harmonieusement, on se mélange peu et les rancoeurs ne sont jamais loin d’éclater.

Mais, la sensation que j’aie eue, c’est de voir évoluer et changer une vie de quartier en quelques années. Miské ne donne pas de date, mais on comprend à quelques indices, que l’action se déroule au milieu des années 2000, avant l’élection de Nicolas Sarkozy. Cet intervalle de 5 années, la durée de la traversée du désert d’Ahmed, a suffi à changer sensiblement la situation, la faute, et là, je ne pense pas trahir ce que nous dit l’auteur, à la montée de courants religieux, voire sectaires, qui ont gagné bien du terrain, et bien des fidèles.

Miské n’évoque pas beaucoup les questions économiques, sociales ou politiques. Bien sûr, on n’est pas dans les quartiers les plus chics et les plus riches de la capitale, mais jamais l’auteur ne dresse un portrait misérabiliste de cet arrondissement, tout simplement parce que ce n’est pas le sujet. Non, j’ai eu le sentiment d’un quartier vivant, loin des cités ghettos ou des zones de non-droit décrites par les uns et les autres pour décrire bien des coins de banlieue.

En fait, puisqu’on est dans un roman noir qui se revendique de la grande tradition de ce genre, j’ai songé au Paris de Léo Mallet, en lisant « Arab Jazz ». Et, comme souvent dans les enquêtes de Nestor Burma, il faut grandement se méfier des évidences et des premières impressions. Car la réalité est bien souvent beaucoup plus complexe que ce que peuvent laisser présager des clichés.

Un mot sur les flics de ce roman. J’ai évoqué l’étrange duo, pourtant parfaitement huilé, entre Rachel et Jean. Leur complémentarité, leur amitié, même, leur complicité est une des clés du livre. Rien d’ambigu, chacun sa vie de son côté, mais, au bureau, sur le terrain ou autour de la table d’un café ou d’un restaurant du quartier, leur accord professionnel est parfait et permet d’avancer.

Au-dessus d’eux, un chef mystérieux et assez taiseux, nommé Mercator. Comme son homonyme géographe, il adore tracer des cercles sur des feuilles de papier, quand il a besoin de se concentrer ou de passer ses nerfs. Sans être directif, on le sent autoritaire et on n’a pas très envie de le voir en colère, car on imagine que les murs pourraient trembler.

Comme le duo qui est sous ses ordres, Mercator est un flic de devoir, à la vocation affirmée, concentré sur ses objectifs, pas un ambitieux, ni un cupide intéressé, comme le seront d’autres flics qu’on va croiser au cours de l’histoire. Avec, là encore, une diversité des origines assez intéressantes, mais aussi un vrai clivage de génération entre les vieux de la vieille, et les jeunes pousses, aux mentalités bien différentes.

Ahmed, lui, est un parfait anti-héros, celui qui a tout pour être le suspect idéal. Un mec bizarre, hors norme, paumé, rêveur et toujours prêt à péter les plombs dès qu’il quitte son univers de fiction patiemment élaboré, comme une muraille le protégeant de la réalité. Il traverse « Arab Jazz » comme un fantôme qui revient peu à peu à la vie, retrouvant souvenirs, parole, envies, sentiments, sensations, même.

Pendant 5 ans, il a été comme dans le coma, laissant la vie glisser sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard. Jusqu’à la découverte du corps de Laura. Un véritable déclic, pas immédiat, mais progressif. Cette mort injuste d’une des rares personnes qui se souciaient sincèrement de lui a levé ses inhibitions, sa culpabilité.

Car, depuis 5 ans, c’est ce qui mine Ahmed au point d’en avoir fait un autiste. Ce qui s’est passé cette nuit-là, il le porte comme une croix au poids incommensurable pour ses frêles épaules. Mais, s’il résolvait l’énigme de la mort de Laura ou, tout du moins, s’il concourait à sa résolution, ce serait pour lui comme une compensation, une absolution pour sa faute morale passée.

Enfin, comment ne pas évoquer la musique lorsqu’on parle d’ « Arab Jazz ». Comme je le signalais en préambule, avec un titre pareil, il est plus que logique de retrouver la musique dans cette histoire. Mais, il faut dire aussi que ce titre à une signification particulière, que je vous laisse découvrir, presque un équivalent parisien au « Total Kheops » marseillais de Jean-Claude izzo, autre maître du roman noir.

Le premier de roman de Karim Miské bénéficie une « BOL », comprenez « Bande Originale du Livre », à la fois cohérente et variée, aux origines aussi diverses que les personnages qui le traversent. On va de Patti Smith à Booba, en passant par Dinah Washington ou Serge Gainsbourg. Avec une présence jazzy marquée, teintée de blues, de rock, de trip hop (ah, le « Glory Box » de Portishead !!) et de rap.

Des musiques aux racines communes, aux contextes révoltés communs, mais aux époques différentes, comme s’il y avait une ligne directrice, comme si, lorsqu’une musique s’acculture et donc rentre un peu dans le rang, perd de sa capacité de faire bouger les choses, une nouvelle prenait sa place, s’adaptant au milieu dans lequel elle naît.

Mais, toutes ces musiques qui jalonnent le roman ne sont rien sans la musique des mots de Karim Miské. Amusant de voir l’auteur donner un titre faisant référence à Ellroy à son roman, tant sa manière de raconter semble aux antipodes de celle de l’auteur du « Dahlia noir » ou de « LA Confidential ». L’écriture de Miské est toute en douceur, en nuances, sans négliger la violence, inhérente au genre, mais sans que cette violence ne déteigne dans les mots.

C’est fluide, ça a un côté presque poétique, assez désincarné, harmonieux, à l’image de cette vie qu’il nous raconte, jamais à 100% pacifique, mais ne chutant pas non plus dans les excès, factuels comme verbaux. Bien sûr, la critique est claire, la mise en garde sur la montée des fanatismes religieux de tous bords, mais aussi sur une certaine communautarisation de la société, sous-tend toute l’intrigue, mais Miské ne fait pas dans le revendicatif. Le documentariste reconnu qu’il est, semble simplement vouloir nous montrer la situation, avec précision, sans emphase, mais en nous donnant les clés pour mener notre propre réflexion et en tirer les conséquences.

Vous le savez, si vous venez régulièrement jeter un œil à ce blog, un de mes chevaux de bataille est de rappeler régulièrement que le polar en général et ses voisins de genre, thrillers et romans noirs, sont, pour moi, des genres littéraires par essence sociétaux et politiques, au sens premier, c’est-à-dire en lien avec la vie de la cité. En voici une nouvelle preuve éclatante, avec cet « Arab Jazz ».


Et l’envie de suivre à l’avenir le sillon romanesque que, j’espère, Karim Miské continuera de tracer.


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