mercredi 17 juillet 2013

La voix de son être.

Ah, la voix… Chanteur, je fus, animateur radio j’essaye encore d’être, Maître Yoda, je ne serai jamais mais c’est hors sujet… Bref, la voix occupe une part importante de ma vie depuis longtemps. Alors, la retrouver au cœur d’un thriller, je dois dire que cela a quelque peu éveillé ma curiosité. Pourtant, je me réveille avec un peu de retard… 13 ans, pour être précis, puisque le roman dont nous allons parler a été publié en l’an 2000… Eh oui, il y a bien eu des bugs, cette année-là, il faut croire ! Mais redevenons sérieux, car, derrière une intrigue efficace et plutôt originale, se cache une intéressante réflexion qui lorgne vers la science-fiction. Pas au point de franchir le pas dans le cadre du roman, mais en en nourrissant une partie-clé de cette histoire. Avec « Vox », (en poche chez Points Seuil), Dominique Sylvain nous propose un thriller autour du thème du serial killer dans lequel elle met en scène une galerie de personnages bien troussée et distille avec habileté fausses pistes et interrogations…




Vox.

C’est le surnom qui a été donné, sous le coup de la colère et de la frustration à un tueur en série par le flic chargé de le traquer, alors qu’il répondait aux questions pressantes des médias. Il faut dire que le tableau de chasse du tueur ne cesse de s’allonger pour atteindre la dizaine et, forcément, ça met beaucoup de monde sur les dents et des obligations de résultat commencent à être exigées en haut lieu.

Vox viole et tue des femmes après les avoir séduites. Il les étrangle avec une corde de violoncelle, et, pendant leur agonie, il enregistre la voix de ses victimes sur des cassettes audio standards. A chaque fois, il leur demande de dire une simple phrase, répétée jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement prononcée. Une phrase différente pour chacune des victimes, et voilà qu’apparaît, au fur et à mesure, un texte, peut-être un poème, que les enquêteurs ne parviennent ni à identifier, ni à véritablement comprendre…

Pour le reste, aucun indice pouvant servir de piste n’est retrouvé sur les scènes de crime… De quoi frustrer un peu plus le commandant Alex Bruce, patron du groupe de la Crime chargé de cette épineuse affaire. D’autant que la dernière victime en date n’est pas une inconnue… Isabelle Castro est l’animatrice des « Nuits Taboues », l’émission-phare des fins de soirées de Radio France…

De quoi relancer la folie médiatique qui accompagne cette affaire de meurtres en série qui n’en finit pas… A l’image de Fred Guedj, journaliste à France 2, toujours à la recherche du scoop qui fera sa gloire. Malin comme un singe, il parvient toujours à se glisser dans les pattes des flics et parvient à chaque fois à trouver quelques éléments nouveaux pour nourrir ses papiers…

Le temps presse, il faut agir, cela devient impératif. Et frapper fort les esprits pour ne pas être encore une fois ridiculisé. Alors, sous la pression d’Alain Sagnac, un psy, chargé d’aider le groupe Bruce dans cette enquête, ressort une idée que le commandant croyait avoir été abandonnée : puisqu’il semble que ce soit la voix qui serve de critère de choix à Vox pour ses victimes, pourquoi ne pas essayer de trouver une femme flic qui pourrait jouer le rôle d’appât ?

D’autant que cette femme flic, on l’a ! Pas à la Crime, mais ce n’est qu’une affaire de quelques jours, le temps d’effectuer un transfert en bonne et due forme. Elle s’appelle Martine Lewine, elle est inspecteur et travaille sur des affaires de mœurs assez glauques. Par exemple, ce mac qu’elle a interpellé alors qu’il profitait des services d’une dominatrice…

Une affaire pas évidente, car l’homme, pourtant presque entièrement nu, a réussi à filer entre les mains de Lewine et de ses adjoints avant d’être finalement rattrapé après une rocambolesque poursuite dans Paris… Bruce ne la connaît pas, mais cette idée d’appâter Vox ne l’enchante guère. Elle l’enchante d’autant moins qu’elle vient de Sagnac, que le flic ne peut pas sentir.

Mais les pistes étant toujours aussi maigres, Bruce doit bien se résoudre à accueillir Lewine au sein de son groupe. Un renfort n’est jamais superflu sur ce genre d’affaire et elle pourra, avant qu’on envisage quoi que ce soit d’autre, donner un regard extérieur sur l’affaire, qui pourrait permettre d’ouvrir de nouvelles perspectives.

En tout cas, le commandant et sa nouvelle recrue s’entendent plutôt bien même si l’on sent qu’ils se posent chacun des questions à propos de l’autre. En attendant d’avoir des réponses à leurs interrogations personnelles, ils repartent sur une enquête décidément hors norme, puisque l’animatrice radio ne sera pas la dernière victime…

Il devient de plus en plus urgent de retrouver cet assassin insaisissable, mais, malgré les efforts déployés, Martine Lewine ne semble guère aiguiser l’appétit du tueur… En attendant que le coup de la chèvre fonctionne, bien des choses se passent, impliquant les différents personnages du roman, y compris Vox, que l’on voit agir dès les premières pages, et le lecteur se demande où on l’emmène tant ces événements semblent éloignés de de l’histoire centrale…

En fait, en lisant « Vox », j’ai pensé à ces films où l’on voit au ralenti un objet fragile en train de tomber au sol, exploser en mille morceaux puis, par un simple effet visuel, se reconstituer sous nos yeux. Je m’explique : alors que tout semble partir sur des bases traditionnelles et puis, d’un seul coup, le récit semble partir dans tous les sens, avant de se reconstituer comme un puzzle pour nous offrir le dénouement…

Cette construction tient essentiellement aux personnages et à leurs relations. Le centre de cette galaxie, c’est le commandant Alex Bruce, celui qui dirige tout. Le genre beau ténébreux ou alors, le flic à la Bébel, perfecto, jean et jamais froid aux yeux. Mais on le sent aussi fragile, sur le plan personnel et émotionnel, cherchant le juste équilibre entre vie privée et boulot.

Il est toutefois évident que ce mystérieux Vox et ses pieds-de-nez à répétition le travaillent, le fatiguent… Pas au point de perdre confiance en lui, mais parce que son orgueil de mâle est atteint. On vient le titiller sur son terrain, on lui marche sur les pieds avec cette mise en scène sordide, ce petit texte qui se compose, victime après victime, mais qui ne lui parle pas… Bref, ça commence à les lui briser menu…

Autour de lui, son fidèle adjoint, Victor Cheffert, gros consommateur de Carambar pour ne pas reprendre la clope. Un flic assez différent de Bruce, mais la paire fonctionne parfaitement, comme si les deux hommes étaient complémentaires. Bruce a entièrement confiance en son adjoint et il est en de même pour Cheffert, capable de suivre sans mot dire les intuitions de son comandant.

Au rang des casse-pieds, commençons par Fred Guedj. Oh, un casse-pieds que Bruce aime pourtant bien. Voilà longtemps que ces deux-là sont potes, malgré tout ce qui pourrait les opposer. Bruce le flic, Guedj le journaliste. Amoureux d’une même femme, Tessa, qui a quitté Guedj pour épouser Bruce puis qui est repartie vivre sa vie avec d’autres hommes.

Cela n’a pas séparé les deux amis. Mais Bruce semble avoir fait le deuil de cette histoire d’amour, au moins en apparence, car en réalité, il a bien du mal à se reconstruire une vie sentimentale. Alors que Guedj n’a pas oublié Tessa et, aidé par une consommation d’alcool abusive, il se laisse volontiers emporté par la jalousie, au point de friser régulièrement le harcèlement…

Autre casse-pieds, mais pas du tout apprécié, Sagnac… Psy, vieux beau, toujours un sourire narquois et supérieur aux lèvres… Bruce n’aime ni l’homme, ni ses idées, ni ses conseils, qu’il sent plein de condescendance, comme si celui qui savait descendait de son Olympe pour s’adresser aux pauvres idiots de flics. Alors, il essaye de l’ignorer… Mais, la cocotte-minute siffle…

Et puis, je ne sais toujours pas si je dois d’ailleurs la ranger dans la catégorie « casse-pieds » ou pas, il y a Martine Lewine… Pourquoi cette hésitation ? D’abord, désolé pour cette misogynie qui n’est pas de mon fait, mais c’est une femme qui débarque dans un univers très masculin, très viril, comme en témoignent les dernières lignes du roman (simple clin d’œil, je ne dévoile rien en disant cela).

Ensuite, parce que la jeune femme est farouchement indépendante. Difficilement canalisable, même par un homme à poigne, comme Alex Bruce. Et puis, parce qu’il flotte autour de Martine Lewine une aura étrange… On ne sait pas grand-chose d’elle et ce que l’on apprend à son sujet a de quoi renforcer cette impression…

Car, cette femme a connu dans le passé une expérience atroce. Kidnappée, torturée, elle n’a dû son salut qu’à son courage. Elle ne parle jamais de ces événements, arrivés quelques années plus tôt, mais ils sont là, autour d’elle, en permanence. Quant à sa vie privée, certains éléments que l’on découvre au cours du roman ajoutent encore aux questions que finira par se poser Bruce…

En fait, ces personnages offrent tous des failles et des zones d’ombre qui entretiennent le soupçon mais aussi la montée du suspense. Car, faute de grive, on mange des merles, et comme les pistes ne sont pas légions, forcément, on va commencer à s’intéresser aux uns et aux autres… Vox serait-il l’un d’eux ?

Reste que pour cerner le tueur, il va absolument falloir le comprendre. Comprendre ce qui le pousse à tuer ainsi. Car, s’il est évident que le timbre de voix des victimes joue un rôle important dans ses choix, mais aussi dans la jouissance qu’il retire de ses meurtres, le peu qu’il laisse derrière lui semble indiquer qu’il a autre chose derrière la tête…

La piste va venir d’un roman de science-fiction. Rassurez-vous, je n’en dis pas plus, ni sur les circonstances de cette découverte fondamentale, ni sur le roman lui-même. Mais, il ressort que Vox est bien à la recherche d’une voix. De LA voix, pourrais-je même dire. Rien à voir avec un célèbre télé-crochet qui refourgue des casseroles en les faisant passer pour de l’argenterie…

Il y a, d’évidence, une quête de perfection dans le grain, dans la sonorité de cette voix… Vox continue-t-il à tuer parce qu’il n’a pas, malgré ses recherches intensives, trouvé cette voix inimitable, incomparable ? Et surtout, que compte-t-il faire de cette voix, une fois qu’il aura su la capter ? C’est là-dessus que repose l’intrigue…

Sans entrer trop dans les détails, on peut dire, et l’on rejoint mon calembour initiale, que la voix est le reflet de l’âme pour Vox… Pour autant, on ne peut pas dire qu’il cherche à voler l’âme de ses victimes, non, c’est plus complexe que cela. Car, et je ne peux hélas pas trop en dire, il y a dans la démarche du tueur une réflexion (imprégnée de folie furieuse, je précise) philosophique et technologique sur l’être parfait, une perfection qui passerait par la voix…

Paradoxalement, ce n’est pas sur les scènes de crime de Vox est le plus violent. Il y a dans tout ce livre une atmosphère assez glauque que viennent illustrer différentes scènes, où les pratiques sexuelles sortent de l’ordinaire… Mais ce n’est pas seulement le sexe qui donne cette tonalité au roman, non, bien des aspects de la vie des personnages donne cette impression.

En fait, c’est la société que décrit Dominique Sylvain qui est violente dans sa totalité. Des relations humaines parfois difficiles, où les sentiments ont du mal à émerger. Une société où tout le monde passe par des moments difficiles, durs… Mais une société dans laquelle, parfois, on se raccroche à une voix.

Faire d’Isabelle Castro un des premiers personnages à entrer en scène, me paraît un excellent choix. Elle anime une émission nocturne dans laquelle elle est en prise directe avec ses auditeurs. Une voix qu’on imagine chaude, posée, sans stress… Rassurante et intime à la fois. Un havre de paix dans un univers perpétuellement tendu. Par la voix passent les émotions, positives comme négatives, le timbre de voix de nos proches, des gens que nous aimons est un son que l’on reconnaît aisément, qui nous apaise.

Mais je digresse, je digresse… Dominique Sylvain nous entraîne dans une histoire menée à un rythme soutenu, distillant petit à petit les éléments qui créent la tension et le suspense, ceux qui nous apportent des indices ou qui nous entraînent sur des fausses pistes jusqu’à la découverte de l’identité de Vox.

Comme je l’évoquais plus haut, les relations entre Bruce et les autres personnages prennent une place importante, c’est vrai, mais ce n’est ni anodin, ni inutile, car le soupçon est là, tout le temps. Il flotte comme un sourire façon chat du Cheshire, qui vient se moquer de Bruce et du lecteur, par la même occasion tant on pédale dans la semoule.

Mais, lorsqu’enfin le masque tombe et que Vox devient… lui-même (ah, ah, vous avez vraiment cru que j’allais vous dire que Vox, en fait, c’est… Ah, ah, encore piégé !), alors le registre change et l’on entre dans un vrai thriller dont le rythme s’accélère pour multiplier les rebondissements et les effets renforçant le suspense.

« Vox » est aussi un roman plein de trouvailles que j’ai jugées originales, j’en ai effleuré certaines, comme le mobile du tueur, d’autres doivent rester dans l’ombre, comme ce que Vox exige de sa victime idéale, la mission que la voix parfaite doit remplir… On sent aussi, même si c’est peut-être assez diffus, pas aussi présent que dans d’autres livres de l’auteur, l’influence de la culture japonaise, chère à Dominique Sylvain.

Le roman suivant de Dominique Sylvain, « Cobra », met à nouveau en scène une partie des personnages de « Vox », je pense que je lirai un de ces jours ce roman, et peut-être d’autres, plus récents, pour affiner mon avis sur cette auteure… En effet, je n’arrive pas à savoir si je suis totalement convaincu par ce que j’ai lu…


L’atmosphère, le rythme, les personnages, une certaine originalité dans le fond de l’intrigue… il y a tous ces ingrédients dans « Vox » mais il m’a manqué un je-ne-sais-quoi de passion, comme si, derrière le noir du climat instauré, j’avais eu du mal à sentir autre chose… Ou alors, comme l’une des thématiques tourne autour de notre humanité et de son devenir, peut-être ce roman est-il une parfaite réussite en montrant que nous sommes en train de la perdre, inexorablement, cette humanité…


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