lundi 1 juillet 2013

« Tout est changement, et le changement est la seule vérité… »

L’anticipation est un genre qui me plaît bien. On est dans la science-fiction, mais pas trop quand même (moi, les histoires de vaisseaux spatiaux, ce n’est pas trop ma tasse de thé…) et les repères sont un peu plus simples à prendre pour le lecteur tristement sans imagination que je suis. Alors, quand l’occasion se présente de se plonger dans un futur proche qui nous parle indirectement de ce que nous vivons présentement, je le fais volontiers, avec une grande curiosité. Quand, en plus, le livre truste tous les prix possibles de son genre (prix Hugo, prix Nebula, prix Locus et, en France, deux Grand Prix de l’Imaginaire, un pour le roman lui-même et l’autre pour la remarquable traduction de Sara Doke), chose d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’un premier roman, il devient urgent de se faire une idée de ce phénomène. C’est fait, avec un temps de retard, puisque je viens de lire « la fille automate » de Paolo Bacigalupi dans sa version poche, parue chez J’ai Lu, et pas dans son grand format sorti au Diable-Vauvert. Il va falloir que je sois plus attentif, car cet auteur le mérite sincèrement…




Dans l’époque où nous entraîne Paolo Bacigalupi, futur proche, mais assez éloigné de notre époque tout de même, le réchauffement climatique a entraîné une brutale montée des eaux. Ainsi, Bangkok, ville où se déroule « la fille automate » est entourée de digues et doit faire fonctionner des pompes pour éviter de terribles inondations lorsqu’arrive la mousson. Si elle arrive…

Les énergies fossiles ont quasiment disparu, en tout cas, elles ne sont plus la principale source d’énergie dans le monde. On évoque à peine le pétrole, sans doute épuisé ou proche de l’être. Le charbon, lui, est au cœur de guerres terribles dans différentes régions du monde, comme au Vietnam par exemple.

On s’éclaire et on se chauffe essentiellement grâce au méthane produit par le compost, mais la règlementation en la matière est extrêmement stricte. Seul le méthane vert est donc toléré, et encore, à certaines conditions d’utilisation. Tout autre produit à base de carbone nécessite, afin d’être utilisé, et avec parcimonie en raison de coûts exorbitants, des autorisations spéciales.

Pas un mot du nucléaire, mais vu le peu de recours à l’électricité (certains ordinateurs fonctionnent à pédales, par exemple, alimentés par leurs propres utilisateurs !), si elle n’a pas provoqué de catastrophe en plus de celles que je viens d’évoquer, elle est sans doute passée de mode et a probablement été abandonnée.

Reste que stocker l’énergie est devenu quelque chose d’indispensable et, dans ce domaine, la recherche et l’industrie essaye de trouver des solutions. C’est d’ailleurs cette couverture qu’a choisie une gigantesque entreprise transnationale américaine du secteur agroalimentaire pour venir s’installer discrètement en Thaïlande…

En effet, si la question énergétique n’est plus la priorité des grandes puissances économiques, la bio-ingénierie a pris le relai et est au cœur d’une lutte féroce à travers le monde. Contrôler le vivant est devenu un enjeu sans commune mesure avec tout ce que l’on a pu connaître jusque-là… Et pourtant, l’Humanité n’a jamais été avare d’idées pour se lancer dans des défis économiques et géopolitiques visant l’hégémonie…

Anderson Lake est l’envoyé spécial de cette entreprise américaine sans scrupule à Bangkok. Pourquoi la Thaïlande ? Eh bien, parce que ce pays résiste toujours à l’envahisseur biologique. Je m’explique : la boîte pour laquelle travaille Lake contrôle les brevets de nombreuses semences génétiquement modifiées qui sont devenues l’alimentation de base un peu partout dans le monde.

Des semences certes plus résistantes aux maladies, parasites, changements climatiques, etc. mais qui ont été créées stériles pour que les agriculteurs doivent, en vue de chaque nouvelle récolte, se réapprovisionner auprès du même et unique fournisseur (ou de l’un de ses 2 ou 3 concurrents aux méthodes tout aussi charmantes et loyales…).

Or, la Thaïlande a pu conserver une banque de semences propre qui embarrasse bien les géants du secteur, qui ne peuvent se partager le marché… En effet, la Thaïlande peut parfaitement produire ses propres ressources agricoles, qu’elles soient ou non génétiquement modifiées, et nourrir son peuple selon son bon vouloir.

J’ai écrit que ces semences made in Thailand étaient ou non génétiquement modifiées, je me suis peut-être un peu avancé… Car, dans ce monde bien abîmé, les dangers sont nombreux… Qu’on parle de rouille vésiculaire, pour les plantes, de cibiscose, pour les hommes, ou de capricornes ivoire pour les arbres, les parasites, virus et autres saloperies, parfois introduites par l’homme, sont en pleine expansion…

Pas facile de vivre dans ce monde, et pourtant, il continue à y avoir des hommes sans scrupule comme Anderson Lake pour continuer cette folie furieuse jusqu’à son paroxysme, juste parce que tout cela rapporte, et rapporte gros. Mais jamais assez. Alors, quand un pays résiste, on envoie des bons petits soldats, comme Lake, dont le job est de trouver comment faire rentrer l’insolent dans le rang et écouler un peu plus de semences maisons.

Enième preuve que la bio-ingénierie est une arme à double tranchant, si elle a sans doute su apporter des souches résistantes aux parasites en tous genres, elle a aussi, par des abus, des jeux dangereux, des allumettes qui ont fini par brûler beaucoup de doigts, créé des situations absurdes : ainsi, le chat domestique a-t-il disparu, éradiqué par la prolifération de son homologue génétiquement modifié, appelé le cheshire, pour sa ressemblance avec le chat d’Alice au Pays des Merveilles… Ca, pour une merveille, c’en est une, un développement exponentiel et incontrôlable pire que celui des lapins en Australie…

Mais, c’est ainsi, Lake doit trouver la faille, mettre la main sur la banque de semences Thaïe et ouvrir de nouvelles perspectives d’avenir et de profits colossaux, au mépris de tout le reste, à la société qui le rémunère sans doute très bien pour cela. Pas le gars le plus charmant qui soit, le Lake, mais c’est l’un des personnages principaux du livre…

Par hasard, dans un club tenu par un autre farang (le terme, sans doute pas vraiment affectueux, par lequel les autochtones désignent les Occidentaux), Lake rencontre Emiko. Une jeune femme ravissante, d’origine japonaise, dont les prouesses dignes des geishas d’antan, mais en nettement plus explicite, ont pour but d’exciter les visiteurs mâles…

Si Lake a remarqué Emiko d’emblée, la réciproque est vraie. Aussi, entame-t-il une discussion à la fin du show d’Emiko. Ah, j’oublie quand même une information d’importance. La fille automate du titre, c’est Emiko. Elle a tous les aspects d’une jeune femme comme les autres, sauf qu’elle est un automate, une fabrication 100% bio-ingénierie humaine…

N’imaginez pas, au mot automate, les machines qui firent fureur au XVIIIème, symbole de ces Lumières en passe de révolutionner leur époque. Ni un robot façon « I-Robot » ou « Intelligence Artificielle ». Non, le but des créatures comme Emiko, c’est d’être le plus proche possible d’une femme, avec tout ce qu’il faut, là où il faut pour susciter l’émoi chez l’homme d’affaires, mieux encore, pour qu’il puisse assouvir tous ses fantasmes…

Car, dans l’ADN d’Emiko, un poil trafiqué, oh, un rien, pas de place pour la révolte, pas même pour le simple mot « non ». Emiko a été créée pour être soumise, entièrement dévouée et obéissante à son maître et à tous ceux à qui il voudra bien la passer. Emiko est un pur objet sexuel, parce que Raleigh en a décidé ainsi, mais ses congénères sont souvent des secrétaires particulièrement efficaces, et pas seulement dans l’intimité… Et n’allez pas croire qu’elle ne ressent pas d’émotions, comme vous et moi, c’est surtout qu’elle n’est pas programmée pour les exprimer…

Lors de cette première conversation, non seulement Emiko et Lake vont ressentir une attirance mutuelle, mais ils vont chacun donner à l’autre une information qui va changer la suite de l’histoire. Lake va dire à Emiko qu’il existe un village dans le nord du pays où ne vivent que des « Nouvelles Personnes », comme les automates se sont rebaptisées ; Emiko, elle, va révéler à Lake la présence en Thaïlande d’un homme mystérieux que l’Américain croyait mort…

Deux informations qui les bouleversent chacun pour des raisons différentes. Emiko, enfin, entrevoit une chance de se libérer de son carcan, de rompre ses chaînes et de vivre enfin sans chaîne au milieu d’une population où elle ne sera ni moquée, ni maltraitée, ni recyclée (la présence d’automates en Thaïlande est illégale, sans les pots-de-vin versés par Raleigh, Emiko aurait sans doute depuis longtemps été détruite).

Lake, lui, comprend qui est son adversaire et voit pour la première fois depuis son arrivée à Bangkok, la véritable nature de la mission qu’on lui a confiée : retrouver cet homme, ce renégat, et mettre fin à ses activités scientifiques qui empoisonnent la vie de la société pour laquelle travaille Lake (avouez que la formule est savoureuse, vu le triste boulot effectué par ladite société…).

Laissons Lake et Emiko un instant, pour parler d’autres personnages-clés du roman. En commençant par le bras droit de Lake, un vieil homme nommé Hock Seng. Il est ce qu’on appelle en Thaïlande un « yellow card », c’est-à-dire un Chinois d’origine, qui vivait en Malaisie jusqu’à ce que des fondamentalistes islamistes y prennent le pouvoir et en chassent tous les infidèles. Hock Seng a dû tout quitter, sa vie prospère, son entreprise commerciale florissante, sa famille, et fuir, sous peine d’être tué.

En Thaïlande, il devrait vivre comme un paria. Mais, le prédécesseur de Lake lui  a fait confiance et Lake, lorsqu’il a repris les commandes de l’entreprise factice chargée de masquer sa véritable activité, l’a conservé, car le vieil homme connaît ses rouages mieux que personne et il peut ainsi lui déléguer une bonne partie du fastidieux travail administratif, encore compliqué par le travail autour de l’énergie de la société…

Mais, Hock Seng, sous un aspect soumis, voire obséquieux, reste un ambitieux. Il n’a pas perdu espoir, malgré son âge et sa classe sociale dépréciée, de retrouver sa splendeur et sa richesse d’antan. Et pour cela, il est prêt à tout pour se renflouer et relancer sa propre entreprise, où il ne serait plus à la botte d’un farang, et encore moins d’un Lake, pour qui il n’a guère de sympathie.

Pendant ce temps, la Thaïlande connaît des heurts politiques profonds. Car, la situation actuelle, dont tout le royaume devrait être fier, ne fait pas plaisir à tout le monde. Et pour cause, ça ne favorise pas les affaires… Deux ministères s’opposent ouvertement quant à la suite à donner à la politique en matière de bio-ingénierie du pays.

D’un côté, le ministère de l’environnement, dirigé par le général Pracha. C’est l’intransigeance, le refus de toute compromission avec les transnationales américaines sur quoi que ce soit et la préservation de l’identité Thaïe. Ce ministère a sous ses ordres une véritable armée chargée de faire respecter les lois draconiennes en matière d’environnement, les chemises blanches.

Mais, depuis un certain temps, les chemises blanches ont sombré dans la corruption et se montrent un peu plus laxistes dans tous les domaines, laissant une plus grande marge de manœuvre à ceux qui ourdissent la fin de ces règles environnementales fortes. Emiko, par exemple, en est une des preuves criantes, mais ce n’est ni la seule, ni la plus grave atteinte dont est victime le royaume, car les entreprises américaines parviennent à faire entrer clandestinement leurs semences et autres produits dans le pays sans trop de mal.

Pourtant, parmi les chemises blanches, un capitaine conserve intégrité et intransigeance. Il s’appelle Jaidee mais la population qui l’adore, l’a surnommé « le Tigre de Bangkok ». Ses actions sont aussi spectaculaires que radicales pour réaffirmer sans cesse la position inébranlable du ministère pour lequel il travaille. A ses côtés, Kayna, son adjointe aussi efficace qu’elle sourit peu, et des troupes dévouées, qui résistent encore aux tentations de se laisser corrompre…

Mais, les actions de Jaidee et les positions du ministère de l’environnement ne sont pas du goût du ministre du Commerce, Akkarat, favorable au libre-échange et à des politiques plus souples, tant en matière commerciales qu’environnementales (pour ne pas dire plus de règles du tout). Akkarat est un politique roué et ambitieux qui entend bien gagner l’oreille et l’esprit des plus hautes sphères politiques thaïes, comme le Somdet Chaopraya, sorte de premier ministre ou de régent, mais aussi tirer un maximum de profit personnel et de pouvoir de ses transactions avec les Américains…

Voilà, le décor est complètement planté, désormais. Vous l’aurez compris, le contexte est explosif et deux événements vont mettre le feu aux poudres. D’abord, Jaidee va être la cible d’une terrible cabale le visant personnellement, je n’en dis pas plus. Ensuite, et là encore, je vais rester évasif, Emiko va, contre toute attente, se rebeller, assez violemment, laissant derrière elle un sacré bordel, je ne vois pas d’autre terme…

La Thaïlande est alors au bord du chaos, le pouvoir vacille. Qui sera assez fort pour rétablir la situation et reprendre les rênes d’un pouvoir affaibli ? Dans quelle situation les farangs et les yellow cards vont-ils se retrouver dans ce pays au bord de la guerre civile ? Comment chacun des personnages évoqués va-t-il tirer son épingle du jeu, sauver sa vie, quand c’est possible ? Et qui, au final, ramassera la mise ?

Eh oui, pour une fois, j’ai tenu à bien tout expliquer, en longueur. Oh, rassurez-vous, il y a encore beaucoup à découvrir dans « la fille automate », roman d’une immense créativité et plein d’une profonde réflexion tant humaniste qu’écologiste, qui ne peut que nous renvoyer à notre situation actuelle… Comment ne pas songer à Monsanto, à la question des OGM et des énergies renouvelables en lisant ce livre ? Entre autres sujets abordés, directement ou indirectement, comme la primauté de l’économique sur le politique et la corruption…

Sans être un brûlot, car la tonalité de ce roman est vraiment celle d’un roman d’anticipation, qui prend des airs de thriller lorsque la situation part en vrille, « la fille automate » est une critique féroce des dérives qui mettent en péril tout notre équilibre écologique, climatique, politique et géopolitique. C’est fait avec une immense acuité, une très grande pertinence et un talent certain, surtout pour un premier roman, je le rappelle.

Au cœur du roman, le fameux progrès. J’ai presque l’impression de faire une dissertation pour le bac philo, tant ce genre du sujet sort régulièrement. Mais, force est de reconnaître que la façon d’aborder la question choisie par Bacigalupi est rudement intéressante et, sans forcément adhérer à tout, on en sort forcément avec plein de questionnements en tête.

Le titre de mon billet évoque cela et je l’ai choisi à dessein, avec une certaine mauvaise foi, je le concède, puisque cette phrase, extraite du roman, est prononcée par Jaidee, le chevalier blanc du récit, et pas seulement à cause de son uniforme. Or, il y évoque l’enseignement du Bouddha, qui explique que rien n’est permanent, que tout change forcément et que ce changement est donc la vérité. Avouez que, sorti du contexte, et rapporté à notre sujet du jour, cela prend un sens tout à fait… intéressant, non ?

J’en profite pour glisser un mot de la religion. Elle est présente dans « la fille automate », d’une manière qui m’a fait sourire mais qui s’inscrit dans la pertinence évoquée plus haut. Les Occidentaux sont grahamistes, une doctrine religieuse proche du catholicisme, puisqu’on y évoque Jésus. Mais deux autres figures apparaissent à ses côtés : Saint François d’Assise, dont on connaît l’amour pour la Nature et tous les êtres vivants quels qu’ils soient (il est l’auteur du « cantique des créatures ») et Noé, sauveur de la biodiversité avant l’heure, au moment du Déluge.

Les Thaïs, et les autres Asiatiques, pour la plupart sont Bouddhistes, je viens d’en parler, mais là encore, les préceptes se sont adaptés à la situation et se sont orientés vers les questions scientifiques, autour du progrès et de l’environnement. On voit même poindre un certain syncrétisme entre ces deux religions, qui se rejoignent à travers la figure de Noé, quasiment identifiée au Bouddha… Etonnant et passionnant.

Quant à la question scientifique, elle imprègne tout le roman de la première à la dernière page. Pas besoin de trop développer, si vous avez réussi à me lire jusqu’ici, mais quelques compléments, tout de même. On voit clairement à quel point l’alliance science / profit a conduit le monde dans l’impasse, et pourtant, l’Homme, malgré l’intelligence dont il se vante sans cesse, semble avoir perdu la capacité instinctive de bien des espèces animales de ne pas commettre sempiternellement les mêmes erreurs… A désespérer du genre humain, non ?

Toute notre vie moderne, je parle au présent, car c’est sans doute déjà valable, mais comprenez que je suis encore dans le livre, dépend des applications scientifiques. Processus industriels, besoins indispensables en matière alimentaire ou d’hygiène, travail, transports, loisirs, etc. Malgré les erreurs, les dégâts, on continue à pousser dans ce sens, en ne tenant pas compte de l’essentiel : l’humain.

Kanya résume bien la situation inextricable dans laquelle est le monde (et cela pourrait bien déjà s’appliquer aussi à notre époque), lorsqu’elle se demande si on vivait mieux dans le passé, s’il y a bien eu une époque meilleure reposant sur le pétrole et la technologie… Mais, et c’est là que Bacigalupi, à travers son personnage, expose toute la problématique : y a-t-il vraiment eu « une époque où chaque solution à un problème n’en engendrait pas un autre ».

Une espèce de mouvement perpétuel du progrès qui s’auto-alimente, générant, en même temps que des solutions, tout un tas de nouveaux problèmes qui ne se posaient pas jusqu’alors. Aucun souci, répondent alors les mêmes qui ont créé le sujet d’inquiétude, on va résoudre ça en moins de deux ! Et de pondre de nouvelles solutions sans doute viables, mais accompagnées de nouveaux problèmes… Et ainsi de suite.

Dans « la fille automate », on le comprend à mots couverts quand on évoque les maux que j’ai cités plus haut (rouille vésiculeuse, cibiscose, capricornes ivoire…), dont on se dit qu’ils sont les dommages collatéraux d’autres actions qui étaient certainement des trouvailles géniales, élaborées pour le bien du genre humain dans son ensemble (mais aussi capable de générer de juteux profits en retour).

« La fille automate », c’est une nouvelle variation sur l’apprenti sorcier, sauf que c’est juste la projection crédible de notre situation présente, élément par élément, catastrophe potentielle par catastrophe potentielle. Tout ce qui nous pend au nez y est, ou presque. En tout cas, ce qui peut nous détruire à petit feu et à base de pandémies, de famines et autres réjouissances du même acabit.

Lake n’est pas un scientifique, en tout cas, sa mission n’est pas de cet ordre. En revanche, le mystérieux farang dont Emiko lui révèle l’existence est exactement cela. Une espèce de Docteur Moreau du futur qui ne cherche pas à hybrider des hommes et des animaux, mais manipulent les gênes de tout organisme vivant lui tombant sous la main.

Au départ, ce n’est que de la curiosité, qualité sans doute indispensable à tout bon scientifique, mais, lorsque l’on découvre le personnage, assez tardivement dans le roman, on mesure à quel point cet homme a perdu tout sens des réalités, paradoxe d’autant plus effrayant que tout ce qu’il crée est appelé à devenir réalité… Pour le meilleur, mais le plus souvent pour le pire.

L’homme… s’amuse. Ce n’est pas moi qui fais ce constat, mais Kanya, lors d’une rencontre avec lui. Pourtant, c’est aussi le ressenti que j’ai eu en lisant la scène et leur dialogue. Le cynisme qui se dégage de ce bonhomme est étouffant. Il a le savoir, le pouvoir, le savoir-faire, il est Dieu… Et un Dieu qui fait ce qui lui passe par la tête, sans se soucier une seconde des conséquences de ses actes.

Une espèce de joueur d’échecs, voilà la comparaison que fait la chemise blanche, la réaction presque puérile d’un être doté d’une immense intelligence qui nourrit son orgueil démesuré en résolvant des problèmes qui ne se posent pas toujours mais qu’on lui soumet. A l’origine, dans le but de créer les marchés nécessaires à l’écoulement des semences stériles. Puis, une fois installé en Thaïlande, juste par défi, comme la création de ce fruit, que Lake découvre dans les premières pages du livre, le ngaw.

Allez, jouons avec le vivant, approprions-nous le, privons les autres, eux-mêmes pourtant vivants, de leur livre choix, de leur libre accès à ce dont ils ne peuvent se passer, nourriture, matières premières, énergies. Pillons la biodiversité pour servir des intérêts privés et non pour le bien commun, tombé aux oubliettes.

Le plus étonnant, dans cette fable futuriste, c’est que le seul personnage qui essaye de se libérer de tout cela n’est pas humain. C’est Emiko ! Contrairement à ce que tout le monde croyait, elle va puiser en elle des instincts, là j’emploie le mot volontairement, car elle agit bien souvent avant même de s’en rendre compte, se découvrant des aptitudes et des pensées restées inédites jusqu’ici.

Dans sa volonté désespérée de fuir jusqu’à cet hypothétique village occupé par « le Nouveau Peuple », elle va se révéler et briser ses chaînes qui en faisaient une esclave. Privée, de par sa constitution génétique, de tout ce qui fait de l’humain un être autodestructeur par essence, ambition, orgueil, cupidité, concupiscence, trahison, elle sera la seule à vraiment se comporter comme un humain le devrait sans doute.

La seule révolutionnaire du roman, c’est elle ! Ca ne garantit pas le succès de l’initiative ni la création d’un avenir radieux… j’ai trouvé à ce titre la fin de « la fille automate » assez pessimiste, comme si chaque cycle devait se répéter inlassablement et comme si cette Emiko, préservée des travers humains, était promise à un avenir aux conséquences incertaines…

Je n’en dis pas plus, je n’ai eu aucune difficulté à entrer dans l’univers futuriste de Paolo Bacigalupi, j’ai été surpris et charmé par ses trouvailles, sa créativité, puis embarqué d’un seul coup dans son histoire quand elle s’accélère brusquement. Ensuite, plus question de lâcher de livre avant de voir où tout cela nous mène…

« La fille automate » est une réussite pour cela : par son efficacité immédiate en tant que livre, mais aussi parce qu’il perdure longtemps dans l’esprit du lecteur. Nous sommes tous concernés par ce que raconte Bacigalupi, ce sont des choix de vie et de société. Pas un livre contre la science et le progrès, je ne le pense pas, ils conservent leur intérêt, à condition d’être maîtrisés et surtout raisonnés.


A condition que les recherches soient faites en fonction des besoins et pas en fonction des profits qu’elles peuvent générer. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », il fallait bien que je la sorte à un moment donné… Sauf que là, ce n’est pas juste la ruine de l’âme qui menace, chacun sa conscience, après tout, mais c’est la ruine de la planète dans sa globalité qui est à envisager dans les conditions actuelles.


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