jeudi 22 août 2013

"Quand on a une soeur, on n'est plus jamais seule."

Mon inquiétude était palpable, lorsque, à la fin de l'année dernière, j'évoquais dans un de mes billets la présence de la mort dans les différents livres d'une romancière... Depuis, j'ai croisé Delphine Bertholon (oui, le Drille a une vie trépidante, je sais, vous m'enviez déjà et vous avez bien rai... euh, bref, oui, j'ai la chance de faire quelques rencontres littéraires) et elle m'a rassuré sur ce point. Ouf ! Quand son nouveau roman, "Le soleil à mes pieds" (qui sort en ce moment chez Lattès) est arrivé dans mes mains, j'étais donc calme, serein, j'avais le sourire aux lèvres (enfin, ça, c'est parce que depuis "Twist", j'aime beaucoup ce qu'elle nous propose), le titre laissait envisager un roman sans drame, sans présence de la mort, sans inquiétude, ni ulcère pour moi... Mais, quoi, que lis-je ? Noooooon !!! Et si... Bon, c'est tout de même moins pesant que dans "l'effet Larsen" ou "Grace" mais ça jour tout de même un vrai rôle dans ce nouveau livre. Un roman, et je redeviens sérieux, qui est bien plus optimiste, bien plus solaire (je ne dis pas ça seulement à cause de son titre) et laissant une bien plus grande part à la vie que les précédents. Mais, que d'obstacles auparavant !




Elles sont deux soeurs. Qu'on ne connaît que sous le nom de la Grande et la Petite. Ordre d'arrivée au monde, pas de taille, car la Petite est la plus grande des deux soeurs. La plus blonde, la plus jolie aussi, celle qui, sans doute, aurait eu le plus pour plaire. Mais voilà, la Petite, personnage pivot du roman, ne s'est pas épanouie comme prévu...

La Petite vit recroquevillée sur elle-même, vivant dans un minuscule appartement tout blanc, immaculé, qu'elle nettoie et récure avec férocité dès que la moindre trace extérieure y apparaît, une vrai maniaque de la propreté. Une jeune femme dont je me suis demandé un moment si elle n'était pas agoraphobe, mais elle est juste terriblement timide et effacée, incapable de lier quelque relation sociale que ce soit avec qui que ce soit, un courant d'air tétanisée au moindre événement et détestant cette vie dans laquelle elle est enfermée... Mais elle a une vie bien à elle.

La Grande, elle, c'est quasiment tout le contraire... Son appartement, certainement plus spacieux que celui de sa cadette, est rempli d'un infâme bric-à-brac, des objets hétéroclites récupérés un peu partout, dans la rue, des poubelles, des endroits pas franchement bien famés, bref, partout où sa soeur et son souci permanent de propreté serait en syncope.

Ce n'est pas la seule différence, la Grande, qui n'a pas la beauté de sa soeur, est beaucoup plus expansive, truculente, même. Avec une vie sexuelle débridée, et pas ordinaire, par-dessus le marché. Tout ce qu'elle fait, elle le fait à fond, jusqu'à l'excès. Voilà, c'est le mot que je cherchais, la Grande est excessive ! Une grande gueule au caractère bien trempé, une femme qu'on ne peut pas ne pas remarquer, quand la Petite cherche par tous les moyens à se faire oublier.

C'est dire si leur relation est étrange... Bien que tout les sépare, elles ne se quittent pas ou presque. La Grande s'incruste sans arrêt chez la Petite ou, lorsqu'elle ne se déplace pas, l'appelle au téléphone... Et la Petite, incapable de se rebeller contre son aînée, se laisse brusquer, moquer, remuer, secouer... La Grande décide, la Petite obéit, la plupart du temps, en tout cas. Mais, lorsqu'elle refuse, alors, la Grande gronde, se met en colère, invective, menace et finit juste par renvoyer la Petite à son état de ratée...

La quatrième de couverture dit de la Grande qu'elle est tyrannique et machiavélique... Ma description pourrait accréditer également cela, mais n'allons pas trop vite en besogne... Oui, le lecteur est forcément agacé par cette espèce d'ogresse qui vient manger l'espace vital de sa soeur, qui lui renvoie une image d'elle-même encore plus désastreuse que celle qu'elle a déjà, qui lui fait honte aussi, en public, quand elle cède et accepte de sortir avec elle, qui l'écoeure avec ses histoires sordides des gens qu'elle sauve (ou pas) chaque nuit, en tant qu'infirmière pour le SAMU...

Mais, avant de porter des jugement, ne faudrait-il pas en savoir plus sur ces deux soeurs ? Comment expliquer cette façon de vivre qui pousse la fusion sororale à son extrême ? Evidemment, je ne vais pas tout vous raconter, mais voilà 18 ans qu'elles se serrent les coudes, 18 ans qu'elles forment ce duo si mal assorti et pourtant inséparable, 18 ans qu'elles affrontent la vie ensemble, et ça n'a pas tous les jours été facile...

En fait, un mot résume cette relation entre la Grande et la Petite : la symbiose. Comme l'anémone et le poisson-clown, les deux tirent quelque chose d'essentiel de cette étroite relation qui, à nos yeux, pourrait passer pour la relation un tantinet perverse entre un bourreau et sa victime... On n'a pas la méchante Grande et la gentille et malheureuse Petite, même si tout semble fait pour nous le faire croire...

On suit donc cette bizarre relation que nous suivons, ces visites impromptues de la Grande, la Petite qui se replie un peu plus... jusqu'à ce que, d'un coup, la donne change. La Petite ne va pas rejeter brutalement la mainmise de la Grande, non, pas de dispute, pas de bagarre, pas de cris et d'invectives échangées... Une révolution douce, imperceptible, dans un premier temps, mais qui va bel et bien remettre en cause la symbiose qui unissait étroitement les deux soeurs depuis 18 ans, jour pour jour, comme une enfance qui s'achève, comme une entrée dans la majorité, l'indépendance...

Mais la fin d'une symbiose a forcément des conséquences, non ?

"Le soleil à mes pieds", c'est donc l'histoire de ces deux soeurs qui, très jeunes, ont été livrées à elle-même, dans des conditions dramatiques et sous l'oeil voyeur de médias qui ont flairé l'affaire croustillante... Encore aujourd'hui, il n'est pas rare que la Petite reçoive des demandes d'interview... Comment tourner la page, comment passer à autre chose dans ces conditions ?

Alors, la Petite survit, acceptant des petits boulots qu'elle abandonne bien vite, persuadée dès la première heure qu'elle sera virée ou qu'on ne la rappellera pas... Elle participe à des études de marché pour des tas de produits dont elle n'a que faire et récolte ainsi les quelques billets dont elle a besoin pour assurer le quotidien. Et elle supporte les exubérances de la Grande, encore et encore...

Et puis, le déclic survient. Quel est-il ? Comme je l'ai dit, le processus commence tellement discrètement qu'on peut se le demander... Est-ce cette rencontre inopinée avec ce jeune homme, vautré au milieu des poubelles, au point d'effrayer la Petite et de la faire remonter illico dans sa tanière immaculée ? Est-ce cet achat compulsif de la paire de chaussures que l'on voit sur la couverture (enfin, sur le bandeau qui ceint le livre) ?

Ces chaussures dorées vont mettre le soleil aux pieds de la Petite, mais je ne crois pas qu'elles soient pour autant le déclic. Pour moi, il s'est produit entre les deux événements que je viens de citer. Je me demande même si on le voit, ce déclic, en fait... Reste que cet achat compulsif, tellement surprenant de la part de la Petite (le passage m'a d'ailleurs tellement désarçonné que j'ai repris le chapitre au début, pour être sûr que je n'avais pas raté un truc), est son premier geste d'indépendance, la pierre blanche qui va marquer le premier jour du reste de sa vie.

Même physiquement, dans cette scène, le personnage se métamorphose, une chenille devient papillon. Pour vous dire, je n'arrivais pas à m'ôter de la tête l'image de Christina Ricci en Wednesday Adams (alors que cela ne colle ni physiquement, ni sur le plan du caractère avec la Petite, je sais bien) et, soudain, voilà que je me retrouve face à Gwyneth Paltrow ! J'exagère à peine, je vous assure !

Envolées la peur, la haine de soi, l'envie d'être invisible ! N'exagérons pas, la Petite ne va pas devenir d'un seul coup un modèle de confiance en elle, mais la transition est si brutale et rapide que l'on pourrait se demander si ces fameuses chaussures ne tiendraient pas de la botte de sept lieues ou de la pantoufle de verre... Désormais, et même si tout n'est pas réglé dans sa vie, le soleil est à ses pieds... et tout le reste devrait s'en ressentir...

Cependant, si je viens de citer deux éléments renvoyant à de célèbres contes, c'est ailleurs qu'il faut chercher pour cerner la Petite. Son personnage de référence, c'est Alice. Bien sûr, depuis 18 ans, la Petite a quitté le pays des merveilles, mais jamais elle n'a oublié Alice. Pourtant, son livre, l'exemplaire qu'elle chérit depuis sa plus tendre enfance, depuis... avant, a été mis au rebut. C'est maintenant qu'elle le ressort, le retrouve. Un vrai hasard, et pourtant, précisément à ce moment... Encore un élément qui a abouti au déclic, ces retrouvailles avec le personnage de Lewis Carroll...

Mais la Grande, alors, allez-vous me dire ? Ah, la Grande, oui... La Grande, ce tyran, ce monstre despotique, cet astre autour du quel orbite la vie terne de la Petite... D'abord, n'oubliez pas qu'on parle de symbiose, il y a donc une échange entre les deux soeurs, pas simplement l'une qui se nourrit de l'autre, la vide de sa substance.

Non, la Grande, c'est la grande soeur et elle remplit son rôle. Alors, oui, on peut dire que sa façon de faire est quelque peu curieuse et pas franchement saine ni rassurante, mais le fait est là : la Grande remplit parfaitement son rôle d'aînée et depuis 18 ans... Sans elle, sans ce caractère très (trop ?) affirmé, pas de symbiose. Mais la séparation, froide, inévitable, une amputation sans rémission possible...

C'est elle qui, encore enfant, puis adolescente, va tout faire, avec un art consommé de la comédie et du grotesque, pour que les deux soeurs restent ensemble. Et depuis, elle veille sur sa soeur. Elle la serre contre elle (métaphoriquement parlant) jusqu'à l'étouffer, mais elle la protège, finalement. J'ai fini le livre hier soir, j'ai retourné la question dans tous les sens, non, la Grande n'est pas la méchante de l'histoire.

Ces deux soeurs-là sont juste unies par une douleur insoutenable qu'on ne peut bien supporter qu'à deux. Chacune plie, la Grande, c'est le chêne, la Petite le roseau. Leur complémentarité fait leur force, l'ascendant apparent de la grande sur la petite est peut-être l'expression même de leur symbiose. La Grande affronte le monde et ses agressions, ses dangers, de front, sans hésiter, en courbant l'échine, la Petite s'abrite sous son elle, attendant que le gros temps passe et laisse la place au soleil, resplendissant...

D'abord, j'ai pensé que la relation entre la Grande et la Petite était un modèle mère / fille. Mais j'ai changé d'avis au fur et à mesure de la lecture. Non, elles sont belles et bien soeurs, des soeurs à la relation incroyablement fusionnelle qu'on pourrait y voir... y voir... Et alors ? J'attends ! Vous n'avez pas suivi le raisonnement tordu de mon esprit malade, ou quoi ? Mais non, pas une forme de gémellité ! Plus que ça encore !!

La Grande et la Petite sont des siamoises !

Je ne parle évidemment pas de physique, d'abord, parce que si c'était le cas, je ne vous le dirai évidemment pas ici, ce serait un twist à découvrir par vous-mêmes. Pour moi, ces deux soeurs sont affectivement siamoises. C'est invisible, il est vrai, mais j'ai vraiment ressenti cela, la Grande et la Petite comme incapables de s'éloigner l'une de l'autre trop longtemps, plus encore d'être indépendante l'une de l'autre...

Mais si on sépare ces siamois, alors ?

Encore une fois, Delphine Bertholon ausculte, autopsie les relations familiales. La fratrie avait déjà un rôle clé dans "Grace", cette fois, elle a la primauté, même si on n'écarte pas la maternité, si importante dans chacun de ses livres. Elle est juste cette fois en retrait, tout en conservant un rôle capital, comme condition sine qua non de tout le reste du roman.

C'est néanmoins la relation entre les deux soeurs que Delphine Bertholon met sous son microscope et agace de bout de son scalpel. Elle note les réactions engendrées par la situation impossible dans laquelle elle place ces eux jeunes femmes et elle nous invite aussi à regardé par cet objectif. On assiste effarés, déboussolés, inquiets à ces événements. On cherche à comprendre ce qui peut advenir de ces deux soeurs...

Car, malgré ce que j'ai dit de positif, malgré l'angle plus favorable que je vois dans le roman, je ne peux m'empêcher de trouver que la situation centrale du roman est invivable, qu'il n'y avait de salut qu'en brisant le statu quo, qu'en construisant autre chose... On s'attend à quelque chose de dramatique, ça l'est sans doute, et pourtant, le dernier mot de la quatrième de couverture est "résurrection".

Oui, après la transfiguration, la résurrection... Il y a dans ce final d'énormes points communs avec le dénouement de "Grace", je trouve. Mais des différences majeures, également. Car, dans le précédent roman, on assiste à des résurrections nocturnes, douloureuses, incomplètes... Les secrets révélés vont peser longtemps encore sur les personnages concernés. Tandis que dans ce roman-ci, avec le soleil qui se lève, c'est un fardeau, une chape de plomb qui disparaissent, une vraie légèreté, une véritable liberté qui apparaissent...

Moi, au mot "résurrection", je préférerais le mot de "renaissance", mais je chipote, là, je joue sur les mots... "Le soleil sous mes pieds" est un roman sombre, douloureux, mais qui se termine indéniablement de façon optimiste. On voit la lueur grandir au bout du tunnel. Mais, n'allez pas croire que tout est rose, que Alice va découvrir le pays des Bisounours en passant à travers le miroir... Il y a toujours quelques nuages pour masquer le soleil, même à son zénith...

"Le soleil à mes pieds" est aussi habité par un amour infini, quand "Grace" montrait une famille en décomposition, pleine de défiance et de rancoeurs. Je ne vais pas refaire mon blabla, mais même s'il s'exprime de façon peu ordinaire, cet amour est là, fort, puissant. Et, ce qu'il va advenir est marqué du sceau de cet amour, un amour d'une incroyable puissance...




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