jeudi 29 août 2013

"You can be a hero in an age of none..." (The Clash, Tommy Gun).

Eh oui, ambiance punk pour démarrer ce billet, pour un roman qui ne l'est pas vraiment, mais j'espère que vous verrez le lien avec ce titre en cours de lecture. En plus, s'il y a une autre référence rock dans notre roman du jour, elle serait plutôt psychédélique que punk, on y reviendra aussi. En attendant, permettez-moi de vous dire que le western est tendance, il fait un retour remarqué dans cette rentrée littéraire. Car oui, c'est bien un western, plein de références aux classiques cinématographiques du genre, dont nous allons parler. Un livre qui m'a fait passer un bon moment de lecture, mais m'a laissé décontenancé au final, frustré à tel point que j'en aurais hurlé à la lune tel un coyote affamé, si je ne m'étais pas trouvé dans un bus (le 394, on s'en fout, mais soyons précis) au moment d'achever la dernière page... Allez, on part au Far West, l'ouest sauvage, en bordure du désert de Mojave, dans un coin hostile du monde qui pourrait passer pour idyllique sans la présence de toute une série de chacals bipèdes au foie jaune particulièrement dangereux... Avec "Arizona Tom" (en grand format chez Héloïse d'Ormesson), Norman Ginzberg, auteur d'origine américaine vivant dans le Gers (un peu notre Far West à nous...) met à sa sauce les archétypes d'un genre en plein revival.





Ocean Miller est le shérif d'un bled paumé de l'Arizona, Brewsterville, dont l'horizon se perd au-dessus du désert, un décor monotone à perte de vue, une chaleur à crever, des bestioles pas très sympas au sol et dans l'air et un fragile équilibre quotidien que Ocean fait respecter depuis (trop ?) longtemps... Mais, même si Brewsterville n'est pas loin d'être le pire endroit sur terre, c'est là que Ocean a échoué après avoir longuement bourlingué et il ne se sentirait jamais chez lui ailleurs qu'ici.

En effet, c'est en plein milieu de l'Atlantique qu'est né Ocean, d'où ce prénom si spécial, dans une famille d'émigrants juifs qui avaient quitté Hambourg pour un Nouveau Monde supposé meilleur... Ah, belle illusion ! Car tout y est encore à construire, dans ce monde, et le jeune Ocean aura à combattre pour cela lors de la fratricide guerre de Sécession. Il sera de toutes les plus grandes batailles, échappant miraculeusement aux balles confédérés, avant de mettre le cap à l'ouest, dans des territoires qui ne sont pas encore des Etats américains...

Shérif depuis de longues années, il essaye de faire régner une certaine harmonie dans une minuscule ville qui a déjà perdu son lustre, léger, né de la ruée vers l'or... Depuis, la fièvre est redescendue et le train a choisi de s'arrêter ailleurs... Alors ce n'est pas si facile d'être shérif à Brewsterville, Arizona, surtout avec un maire, Artie Hackett, qui le déteste et ne souhaite qu'une chose : lui retirer son étoile, sans doute pour le remplacer par un de ses hommes de main...

Bien sûr, Ocean ne rajeunit pas, bien sûr, il a tendance à picoler un peu plus qu'il ne le devrait, bien sûr, il a cette intégrité qui ne peut que fâcher tous ceux qui ont des intérêts à Brewsterville et aux alentours... Mais, il est persuadé d'être un bon shérif, à la fois magnanime et sévère, n'hésitant pas à sortir son flingue et à s'en servir si besoin ou à envoyer à la potence un criminel notoire...

Mais Ocean Miller n'est pas un héros, juste quelqu'un qui essaye de remplir sa fonction de son mieux, tandis qu'autour de lui, on médit sans cesse. Il y a quelque chose chez lui de Will Kane, le personnage joué par Gary Cooper dans "le Train sifflera trois fois". A ses côtés, un ami fidèle, Abner Drinkwater, et une veuve séduisante, Emily Hanson, avec qui il lui arrive de passer la nuit, sans savoir si cette relation exprime un quelconque sentiment mutuel...

Dans ce coin de paradis au décor rappelant les plus fameux westerns spaghettis, reconnaissons tout de même qu'il ne se passe pas grand chose au quotidien... Jusqu'au jour où... Ocean Miller fait sa tournée d'inspection habituelle, passant par le désert de Mojave, qui s'étend près de sa ville, quand il aperçoit quelque chose de complètement inhabituel.

Sous le cagnard, en plein coeur de ces sables hostiles, un être humain, oui, cela ne peut-être que ça, un être humain marche. Et difficilement, car il tire quelque chose derrière lui... A l'aide d'une lunette dont il ne se sépare jamais, il découvre, stupéfait, que celui qui marche dans le désert n'est qu'un gamin, un enfant d'une douzaine d'années, tout au plus. Pire, ce qu'il tire derrière lui au bout d'une ficelle, dans un effort surhumain, c'est un cadavre... Et un cadavre sans tête et sans membre...

Un peu déstabilisé, Ocean rejoint l'enfant et essaye d'en savoir plus. Mais, à part tracer trois lettres dans le sable, T, O, M, l'enfant ne dis rien et ne paraît communiquer que par gestes. Serait-il sourd et muet ? Voilà qui rend la discussion bien difficile, ce qui serait sans importance, s'il n'y avait pas ce corps, qui n'a pas perdu sa tête, ses bras et ses jambes tout seul... Qui est-ce ? Et pourquoi le gamin a-t-il traîné ce cadavre mutilé en plein désert ?

Mais le retour du shérif ainsi accompagné à Brewsterville va faire plus de vagues que ce à quoi s'attendait Ocean... Car, tout le monde ne s'apitoie pas comme lui sur le sort du gamin. Oh, non, certains, le maire et ses sbires en tête, semblent même persuadés que Tom, appelons-le ainsi, désormais, a quelque chose à voir dans la mort de celui dont il traînait le corps... Et voilà comment, encore une fois, l'autorité et la compétence du shérif son remises en cause par un maire plus remonté que jamais.

Alors que Ocean et Emily prennent fait et cause pour Tom contre une bonne partie de la population de la ville, le shérif s'échine à essayer de comprendre d'où vient le gamin et ce qui lui est arrivé. Mais rien n'y fait, les dessins que Ocean finit par échanger en grand nombre avec l'enfant, ne l'avancent guère. Devant l'ultimatum du maire, le shérif va alors devoir se lancer dans une enquête comme il en a rarement mené, pour examiner toutes les pistes possibles et essayer de faire parler le désert, qui pourrait se montrer plus bavard que Tom...

C'est dire l'ampleur de sa tâche...

D'éleveurs en anciens prospecteurs, d'Indiens en bandits sans foi ni loi, Ocean va passer en revue tous les personnages qui se côtoient dans l'ouest sauvage à la recherche du bon filon (dans tous les sens du terme) afin de découvrir l'indice qui lui permettra de retrouver le chemin parcouru par l'enfant, en espérant pouvoir ainsi remonter jusqu'à l'endroit où l'homme a été tué et quelques explications avec...

Mais rien ne se passe jamais comme il faut, ce serait trop facile... Cette affaire sent mauvais, un peu plus à chaque discussion, à chaque rencontre, et l'aura du shérif pâlit à vue d'oeil... Lui se démène, mais voilà qu'un doute l'étreint, un doute qui grandit... Un doute qui concerne Tom, un enfant sourd muet et attendrissant dont la jeune existence semble cacher bien des secrets...

"Arizona Tom" est véritablement un western, plein de références aux classiques du genre, aussi bien hollywoodiens qu'italiens. Un hommage à ce genre qui connaît un renouveau au cinéma, mais aussi en littérature. Nous avons évoqué Sylvie Wolfs sur ce blog, qui poursuit sa série autour de son personnage de femme-louve, on peut parler également de Pierre Pelot, qui s'illustra dans ce genre à ses débuts mais qui aime bien y revenir dans certains de ses derniers livres. Même un Cormac McCarthy, avec "No country for old men", flirte avec le genre. Enfin, Céline Minard, elle aussi, propose en cette rentrée littéraire un western... Sortez vos Stetson !!

Pourtant, Tom semble tout droit sorti d'un opéra-rock, celui des Who, "Tommy", souffrant de lourds handicaps (moins pourtant que le pauvre gosse créé par Pete Townshend, et en plus, il ne doit même pas affronter Elton John, le Pinball Wizard...), plutôt que d'un vieux western. Il n'a apparemment rien d'un Billy the Kid, on l'imaginerait plus en Jack Crabb, dans "Little Big Man", si l'on tient à rester dans les références aux westerns de cinéma...

Face à lui, une crème. Vraiment. Je ne reviens pas sur ce que j'ai dit à propos d'Ocean Miller, mais comment ne pas insister sur la bonté et l'altruisme de cet homme vieillissant qui, en perdant son idéalisme, a gardé une certaine naïveté. Ainsi, croit-il que le maire ne peut rien contre lui, que ses compétences le protègent d'une mise à l'écart et que, en cas d'abus de pouvoir, à ses yeux, il aurait le soutien d'un marshall, un flic représentant l'Etat, qui saurait faire taire Hackett...

Avec Tom, pareil, d'emblée il se dit que ce garçon est une victime, rien de plus. Dire que sa conviction se renforce quand Hackett et les autres veulent le voir placé derrière les barreaux voire pendu sans autre forme de procès est sans doute juste. Mais, Miller est foncièrement positif dans sa manière d'aborder sa mission de shérif. Alors, quand le doute s'immisce, c'est comme s'il échappait les rênes de son cheval lancé au galop...

Il faut dire qu'avec les années, avec le calme qui règne à Brewsterville, où tout le monde se connaît et où les histoires se règlent toujours facilement, le courage de Miller s'est sans doute aussi émoussé. Cette affaire autour de Tom, c'est l'occasion de redorer son blason, pas seulement de garder son poste un peu plus longtemps. Non, c'est l'occasion de faire quelque chose de bien, de vraiment bien. De se comporter en héros, dans ce Far West qui n'en manque pas, sauf justement dans ce coin perdu d'Arizona.

Autour de lui, des lâches, ou des vauriens. Des lâches ET des vauriens, même. Si tant est que Miller ne soit pas lui-même à classer parmi les lâches... Les rares qui ne sont ni l'un, ni l'autre ne lui seront d'aucun secours. Bien sûr, auprès d'eux, il va glaner des éléments décisifs, mais ensuite... Et pourra-t-il retirer quoi que ce soit de cette histoire, à part, et ce n'est même pas sûr, l'affection d'un gamin avec qui il lui est impossible de communiquer normalement ?

En fait, Miller joue sur cette affaire nébuleuse à quitte ou peut-être double, mais c'est loin d'être sûr... Trente-six fois la mise d'emmerdes mais la nécessité de jouer son tapis pour garder son étoile et sa tranquillité dans une ville qu'il ne s'imagine plus quitter. Le personnage de Miller paraît combiner le côté veule de Dean Martin et le côté sans peur et sans reproche de John Wayne, tandem mythique de "Rio Bravo". Mais le long de quel versant basculera-t-il ?

Reste à parler de la fin. Non, ne poussez pas de hauts cris, ne vous arrachez pas les cheveux, ne cherchez pas à m'arracher la langue ou les doigts, je n'ai pas l'intention de vous la raconter. Juste de vous dire que cette fin m'a terriblement frustré. En fait, pour moi, ce n'est pas une fin. Je ne fais pas partie des lecteurs qui détestent les fin ouvertes, au contraire, je trouve que c'est souvent intéressant, car cela permet de confronter les imaginaires des uns et des autres et leurs interprétations de ce qui peut arriver après...

Mais là, ce n'est plus une fin ouverte, c'est comme s'il manquait des pages ! Il y a matière à une fin crépusculaire, douloureuse, injuste, même, si on veut. Enfin, bref, il y a matière à un moment de gloire, à une scène qui marquera les mémoires, profondément. Sauf qu'on s'arrête, en pleine montée... Qu'on n'a pas THE scène, celle qui se termine par un fondu au noir avec The End qui s'affiche dessus, tandis que la poussière retombe doucement après avoir été violemment soulevée...

Ou tout autre chose, là, c'est mon imagination qui tournait, afin d'élaborer ma propre fin... Ce qui ne calme pas ma frustration pour autant... A moins qu'il y ait une autre explication : il y aura une suite à "Arizona Tom", un second volet pour former un imparable diptyque, dans lequel les masques tombent et où l'on sait que, forcément, ça va mal finir...

Je l'aime bien, cette hypothèse-là, parce qu'elle me donnerait l'occasion de me replonger dans l'Arizona de Norman Ginzberg et de retrouver cette ambiance de Far West qui fonctionne parfaitement. Mais, j'ai un peu de mal à y croire, pour être franc... "Arizona Tom" ne fait que 220 pages, soit largement la place pour proposer cette fin et la développer sans avoir un indigeste pavé entre les mains...

Alors, oui, j'ai apprécié ce voyage au Far West, j'ai aimé l'atmosphère et l'écriture de Ginzberg, je me suis passionné pour cette histoire qui pose bien des questions, j'ai trouvé Miller parfait en anti-héros qui cherche à sortir de son train-train et, bien sûr, j'ai adoré ce Tom, sorti de nulle part, plus difficile à gérer qu'un témoin à charge en Corse et dont les secrets (j'allais écrire "les non-dits" ; quelle maladresse, non ?) viennent épaissir l'intrigue.

Et j'en reprendrai bien 220 pages, histoire de faire le tour de cette histoire qui ne m'a pas tout dit.


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