mercredi 28 août 2013

"Rester en soi, ne rien dire. Parler, c'est déjà souffrir..."

Nous avons déjà évoqué sur ce blog la collection "Miroir", de chez Plon, avec le roman d'Alma Brami, "Lolo". Je vous propose de découvrir aujourd'hui un deuxième roman issu de cette collection, dont le le projet n'est pas de proposer des biographies romanesques de personnalités connues, mais plutôt des portraits, dans lesquels la subjectivité de l'auteur joue forcément plus. Celui que je vous propose de découvrir, c'est le portrait que Brigitte Kernel, auteur mais aussi animatrice radio, dont le métier est de nous donner envie de lire plein de livres, vile tentatrice, a consacré à l'artiste Andy Warhol. Un personnage culte, le pape du pop-art, dont l'aura demeure toujours aussi brillante, un quart de siècle après sa mort, mais dont la personnalité est bien plus tourmentée qu'on ne l'imagine... Dans "Andy", publié chez Plon, le peintre et cinéaste se raconte, se confie, révèle ses doutes, ses peurs, ses démons, ses passions... Et le lecteur découvre un personnage fragile qui a trouvé dans l'art un moyen de fuir une réalité qui le terrorise.





Le 3 juin 1968, Valerie Solanas, persuadée que Andy Warhol veut lui voler le manuscrit qu'elle lui a confié quelque temps plus tôt, tire sur l'artiste à plusieurs reprises, le blessant très grièvement. Plusieurs organes vitaux sont touchés, mais Warhol, presque par miracle, survit. Mais, il peine à se remettre physiquement de ces blessures et reste terriblement choqué par ce qu'il vient de vivre.

C'est donc diminué physiquement et moralement qu'il entreprend une thérapie auprès d'un psy afin d'essayer de surmonter cette douloureuse expérience. Onze séances auxquelles nous assistons, lecteurs un peu voyeurs, au cours desquels Andy va se livrer, remontant le cours de sa vie, presque comme ce fameux film qui défile devant nos yeux, paraît-il, au moment où l'on croit mourir...

Une remontée dans le temps, car, peu à peu, on va repartir de l'attentat pour remonter jusqu'à l'enfance de celui qui s'appelait encore Andy Warhola, né dans une famille originaire de Ruthénie. Une famille qui est venue s'installer très récemment en Amérique. Andy est un américain de seconde génération pour reprendre un vocable plus contemporain, élevé dans une famille aux us et coutumes typiquement d'Europe centrale, sans oublier une foi et une stricte éducation catholiques, dont nous allons reparler.

Mais prenons les choses dans l'ordre. Outre les souffrances physiques et morales engendrées par l'attentat, on découvre un Andy Warhol terriblement vulnérable. Comme si les balles tirées par Valerie Solanas (dont le nom revient sans cesse, comme une macabre litanie dans le monologue d'Andy) l'avait fait retomber cruellement dans une réalité qu'il était parvenu à fuir à travers l'art, mais aussi en créant la Factory : "Je pense que Valerie Solanas m'a tué. Elle a réussi", dit-il même lors d'une des premières séances.

En effet, on voit un Wahrol qui, pour de nombreuses raisons, semble vouloir effacer le monde réel dans lequel il doit vivre, malgré tout, en créant cet îlot de création tous azimuts dans lequel la réalité devient une abstraction, quand l'abstraction devient elle-même un quotidien. Dans l'art, surtout l'art graphique, lui offre une sérénité hermétique, dans laquelle toutes ses peurs ne peuvent plus l'atteindre.

Sa plus grande peur émane de Warhol lui-même. Un homme qui ne s'aime pas, se trouve laid, inapte à exister autrement qu'à travers son personnage d'artiste. L'homme, lui, est paralysé par ses désirs, son homosexualité. Cela se heurte à son éducation très catholique et à sa foi, qui reste profonde. Mais aussi à une timidité maladive qui le pousse à vivre sa sexualité par procuration et à rejeter les sentiments avec force.

Le paradoxe, c'est qu'il reconnaît à la fois qu'il aimerait être désiré mais que le contact physique le rebute. Tout est ainsi, chez Andy, contradictoire, à la fois d'une extrême pudeur et d'une intensité qui met mal à l'aise. J'évoquais l'art, comme fuite du réel, mais il est aussi une manière d'exprimer ce désir, de l'assouvir sans risquer la souillure, si ce n'est celle de l'âme...

Une âme qu'Andy ne veut pas damner. Sa foi, ses principes catholiques, il en parle souvent, aussi. Quelque chose qu'il cache à son entourage, quelque chose d'aussi honteux à ses yeux, dirait-on, que son homosexualité. Encore la peur d'être jugé, dans un milieu underground où Dieu n'a pas vraiment sa place. Mais ne craint-il pas plus encore la damnation éternelle ?

Cette éducation, c'est le lien le plus puissant qui le relie au personnage le plus important de sa vie. Bien sûr, avec la Factory, il s'est constitué une vie de famille, presque, mais rien ne peut remplacer sa relation très exclusive et privilégiée avec sa maman. Non, je ne vous ferai pas le coup du psy de comptoir tirant des conclusions caricaturales et hâtives. Cette relation, c'est tout autre chose.

Comme si, sans le savoir (ou sans le dire), cette mère avait compris qui est son fils. Un instinct maternel ou autre chose, lié au passé familial douloureux. Mais, c'est cette maman, omniprésente dans la vie d'Andy, jusqu'au moment où se déroulent ces séances, qui l'a encouragé dans sa vocation artistique. C'est d'elle aussi qu'il tient cette foi chevillée au corps, mais aussi cette superstition qui l'accompagne souvent et qui imprègne ces onze séances chez le psy.

On découvre aussi un Warhol bien loin de son image de dandy, icône de la mode, figure de l'underground devenue star interplanétaire, personnage excentrique, extravagant, même. Ou plutôt, tout cela, c'est Warhol, et nous, c'est bien Andy que nous avons devant nous, en train de se livrer, quitte à en souffrir à chaque séance, comme l'indique la phrase que j'ai extraite du roman pour la mettre en titre de ce billet.

Toute cette thérapie est douloureuse pour Andy, cette façon de raconter tout ce qu'il a voulu cacher jusque-là, cette enfance dont il a (en tout cas, c'est mon ressenti) une profonde nostalgie, même si ce n'était pas fête tous les jours... Et, puisque je n'ai pas encore évoqué son père, peut-être y a-t-il là une source potentielle de culpabilité supplémentaire...

Mais cette enfance est aussi l'occasion de découvrir des pistes pour mieux comprendre le travail artistique de Warhol. D'un seul coup, on se demande si la provocation qu'on a vue dans le pop-art, la critique du rêve américain et de la société de consommation ne seraient pas des illusions pour dissimuler autre chose... Toujours cette nostalgie liée à l'enfance, comme une façon d'exorciser les moments difficiles, mais aussi, la fascination d'Andy pour ce qui brille, pour les stars...

Enfin, il ne faudrait pas oublier le trouble né de l'incompréhension de ce qui lui est arrivé. Pourquoi s'en prendre à lui, qui cherche juste à faire de l'art, et de l'art pour fuir le malheur, la douleur, les désirs terrestres ? Pourquoi le penser vil ou méchant, lui qui n'a que la concupiscence, comme défaut, mais qui se dévoue pour les autres ?

Durant une grande partie des séances, la question "Valerie Solanas" revient, comme pour chercher à comprendre son geste. Non pas en fonction d'elle, de son caractère, de sa paranoïa, de son geste. Mais bien plus en fonction de lui, Andy, comme s'il n'y avait pas de fumée sans feu, comme si cet attentat, aussi injuste soit-il, pouvait trouver une justification dans la vie et la personnalité de l'artiste.

J'ai cité plus haut la phrase prononcée dans le roman par Andy où il dit que Valerie Solanas l'a tué, qu'elle a réussi. Et, effectivement, il y a quelque chose des mémoires d'un mort, dans ces séances. Ou plutôt, de la confession d'un mort au purgatoire, attendant de savoir si on le laissera entrer au Paradis ou si on l'enverra expier ses fautes en enfer...

Mais, si cette impression m'a suivi un bon moment, je me suis aperçu que j'avais tout faux... Bouche bée, je suis resté, devant la chute de ce roman concoctée par Brigite Kernel. Je ne vais évidemment rien dire de cette onzième et ultime séance, mais croyez-moi, il y a plus dans ce court roman que le simple portrait d'un homme aux multiples talents esquissé par une admiratrice. Non, on a une véritable histoire qui s'achève sur un véritable rebondissement et qui change beaucoup de choses à la façon dont on regarde, d'un seul coup, tout ce que j'ai pu vous dire jusque-là.

Dans cet exercice si difficile du monologue, puisque tel est le choix fait par Brigitte Kernel pour nous parler de Warhol, l'auteure réussit à ne jamais tomber dans la monotonie, en renouvelant, étape par étape, les éléments abordés par l'artiste. Bien sûr, comme évoqué plus haut, il y en a qui sont redondants, d'autres qui s développent, se complètent au fil des séances.

On a devant nous un homme fragile, déboussolé, rongé de culpabilité, mais aussi capable, par moments, de se rebeller, de se mettre en colère. En particulier contre ce psy silencieux qui ne fait rien pour l'aider à accoucher moins douloureusement de sa confession. Un homme qui a beaucoup de recul sur lui-même, son travail, son oeuvre (est-ce le recul autorisé par la licence romanesque ?) et bien loin des stéréotypes sur les stars vaniteuses et imbues d'elles-mêmes.

Difficile de voir où la subjectivité de Brigitte Kernel vient se loger dans ce portrait. Nous raconte-t-elle seulement le Warhol qu'elle aime ou esquisse-t-elle justement la silhouette décalée d'un homme entré dans notre imaginaire collectif sous une forme bien précise ? Toujours est-il que la sensibilité qui émane d'Andy (encore une fois, je ne crois pas que le titre du roman soit innocent, il y a Andy et Warhol, encombrante dualité pour un homme aussi réservé) est touchante, même s'il n'est pas exempt de défaut.

On n'est pas dans l'hagiographie, dans ce livre, mais dans une présentation d'un homme dont on croit savoir beaucoup de choses et qu'on découvre très différent de cette image publique, médiatique. Avec quelque chose qui m'a frappé : tout ce que fait ou dit Warhol semble venir de ses propres expériences. Je ne reviens pas sur un certain nombre de faits évoqués plus haut, mais aussi sur d'autres dont j'ai peu ou pas parlé. Mais, pour bien comprendre ce que je viens de dire, il faut signaler que Brigitte Kernel parvient à intégrer à son monologue de fameuses citations signées Warhol (le fameux "quart d'heure de gloire", évidemment, mais pas seulement) dans lequel ces phrases illustrent parfaitement le propos. Joli exercice de style...

Alors, bizarrement, alors que je louais le côté fragile, presque modeste d'Andy, je me demande si Warhol, lui, n'est pas un monstre d'égocentrisme, une espèce de trou noir qui attire tout à lui, sorte de démiurge qui règne sur la Factory... Docteur Andy et Mister Warhol, comme la cohabitation de deux êtres, deux moitiés opposées dans un corps et une âme...

Et si la réponse, ou une partie de la réponse, se trouvait à la fin du livre de Brigitte Kernel ?

Bien sûr, encore une fois, si l'auteure s'appuie sur de la documentation pour étayer son propose, je le redis, nous ne sommes pas dans une biographie classique, censée nous raconter au plus près la vie de Warhol et nous expliquer, à travers cela qui était le grand homme et comment son oeuvre est apparue. Pour autant, on en apprend beaucoup sur la vie étonnante de cet homme, au point, en ce qui me concerne, d'avoir envie d'en savoir plus.

La complexité de cette personnalité, qui ressort des 175 pages du livre renforce le côté fascinant de ce personnage assez mystérieux. Comme s'il avait, en bon publicitaire, réussi à fabriquer lui-même l'icône qu'il est devenu. Quant à l'idée finale, oui, j'insiste, elle est vraiment complémentaire de tout cela en venant aussitôt brouiller les cartes, comme une vague vient effacer les mots écrits sur le sable... On croyait le cerner, et hop ! En quelques minutes, tout à disparu et on ne sait plus quoi penser.

Ah si, j'ai une certitude : le portrait que Brigitte Kernel dresse d'Andy Warhol est celui d'un homme seul. Terriblement seul.


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